dimanche 3 octobre 2010

Préface du Dr E. P.-C., pédopsychiatre

Comment préfacer un récit qui nous confronte à la douleur indicible d'un jeune homme pour qui, à un moment donné, la seule issue à cette souffrance est de se donner la mort? Peut-on à travers des mots ne serait-ce qu’approcher la douleur des parents et des proches qui subissent la perte de leur enfant ? Ces mots, existent-ils seulement?

Notre rapport à la vie et à la mort, notre rapport à nous-mêmes et aux autres est, dans ces circonstances, chauffé à vif et les mots semblent se dissoudre dans la douleur et la peine de cette impensable absence. Une expérience aussi brutale bouscule toutes les croyances, tous les idéaux, tous les repères, tous les liens. Tout devient soudainement un chaos.

C’est pourtant avec les mots de l’écrit qu'[Ewel] essaie de dompter ce chaos et redonner du sens à ce qui brusquement n’en a plus. Son récit a la richesse particulière de nous faire partager non seulement la douleur, le désarroi, le désespoir; mais aussi le parcours de vie avec son fils, ses fils, son mari, sa famille, ses amis. Un parcours bâti certes avec des moments de difficultés, beaucoup de questionnements, mais aussi de nombreux moments de grand bonheur, de fierté, de projets reflétant le voyage de l’extérieur à l’intérieur de nous-mêmes qu’elle nous invite à faire.

L’origine de notre vie ne nous appartient pas, en tout cas pas entièrement. Elle est issue de l’acte créateur de nos parents. En revanche, tout un chacun dispose de la capacité de se donner la mort. Mais si cela peut paraître un acte de liberté, l’est-il vraiment lorsque la mort se présente comme seule alternative face à une menace qui nous déborde et qui vient s’emparer de notre être avec une sévérité implacable et sans indulgence? Quelle est la place de l’autre quand la mort se présente comme l’objectif à atteindre, la partenaire à rejoindre et que la nécessité de se soustraire à soi et à l’autre s’impose sur le désir d’être et d’être avec l’autre?

Comme je peux le constater dans ma pratique de pédopsychiatre, c’est bien le rapport à l’autre, autant qu'à soi-même, à son propre corps devenu mature sexuellement, au monde en général, qui taraude puissamment l’adolescent.

Les changements biologiques à l’origine des modifications corporelles et du rapport au plaisir sexuel et aux désirs cachés qui se réveillent, bousculent sans cesse l’image de soi et déclenchent beaucoup d’émotions nouvelles et déconcertantes. L'adolescent va chercher dans le miroir et dans le regard des autres où poser et apaiser la tension identitaire qui s’installe parfois sur la corde raide. Le deuil du corps de l’enfance, le renoncement de l’omnipotence infantile, la desidéalisation des parents, du monde et de soi-même s’imposent pour prendre la mesure des limites de soi et des autres. Gérer les besoins d'indépendance et prendre son autonomie, s’approprier de ses capacités de plaisir en dehors des parents, se dégager de leur influence pour se porter vers d’autres relations n’est pas toujours facile. Il y a parfois un temps de flottement, voire de vide, avant que d’autres relations prennent la relève, des amis, des professeurs, des idéaux sociaux, des relations amoureuses. Ce travail de deuil cohabite avec des forces vitales, des désirs sexuels et hostiles, puissants parfois très redoutables qui, en tout temps, représentent une menace de débordement et de perte de contrôle avec la peur de devenir fou. Il peut être le contrepied trompeur de la fatigue: la passivité, la perte d’intérêt pour l’école, le travail, les loisirs, la peur de décevoir les autres, de ne pas être à la hauteur accompagné de sentiments de culpabilité et perte de l’estime de soi.

Si la dépression nous guette tous, elle a une appétence particulière pour certaines périodes de la vie comme l’adolescence, contrairement à ce que l’on pourrait penser. Seulement, elle est souvent bien déguisée et on ne sait pas la reconnaître tant ses masques peuvent être variés. De plus, on a de la peine à se l’avouer à soi-même et encore plus à la partager avec les autres parce que ces sentiments nous sont intolérables, inacceptables, surtout à l’adolescence. On a besoin des autres pour la démystifier, la tolérer, l’apprivoiser, la soigner s’il le faut. Car la dépression n’est pas un tunnel sans lumière ni sortie, même si à bien de moments elle peut nous apparaître ainsi, au point de nous conduire à penser que seul un acte radical pourrait arrêter la souffrance qu'elle engendre. Une grande majorité d’actes suicidaires est liée à des états dépressifs, c’est pourquoi reconnaître cette souffrance c’est tendre la main à une force de vie qui s’épuise et se dérobe.

L’adolescence est un moment du développement où force et fragilité se côtoient et s’entremêlent dans une quête parfois invisible de points d’appui qui doivent lui être fournis par un environnement sensible à cette recherche. Bien sûr, chaque adolescent réagira selon ses caractéristiques propres. Malgré les exigences émotionnelles auxquelles ils doivent faire face, une grande majorité des jeunes traverse cette période de manière assez harmonieuse encouragés aussi par le plaisir du fonctionnement autonome et responsable.

Parallèlement au processus d’autonomisation des enfants, les parents sont aussi amenés à se détacher de leurs enfants. Comme le dit le poète Kalil Gibran, nos enfants ne nous appartiennent pas. C’est aussi un travail de deuil pour eux. Mais, comment faire face quand sur ce deuil tombe le poids d’une perte qui emporte avec elle cette part à jamais inconnue et incompréhensible que l’acte de suicide nous inflige ?

Le récit d’[Ewel] est bien sûr teinté par la douleur, la peine, les interrogations d’une mère qui se sent amputée d’une part d’elle-même. Mais il porte aussi le germe et l’espoir de retrouver la capacité d’aimer et de créer la vie, d’avoir du plaisir dans des nouveaux liens affectifs, de partager une expérience de vie qui puisse nous rendre tous plus proches de nous-mêmes et des autres.


Dr E. P.-C.