dimanche 3 octobre 2010

Post Tal

Un mois après le suicide de mon cher Tal, à l'occasion du shloshim (trentième jour du deuil), je fais la lecture de ces mots sur la tombe de mon enfant:

Un seul mois a passé depuis ton départ tragique. Un mois où le temps s'est arrêté, où chaque jour a apporté son lot de souffrances, d'interrogations sans réponses, de moments de désespoir ou de colère. Un mois qui semblait ne pas finir.

Y. et moi nous sommes sentis trahis dans notre amour parental pour toi. N. s'est senti abandonné par le grand frère modèle que tu as été pour lui. Alors que nous luttons et apprenons à survivre sans toi, nous sommes venus te dire aujourd'hui que nous te pardonnons et que nous espérons de tout cœur que tu as trouvé paix et réconfort dans la mort.

Nous ne garderons de toi que les bons souvenirs d'un beau, grand jeune homme brillant qui avait réponse à tout, à condition de bien vouloir s'exprimer. Nous conserverons l'image d'un musicien et compositeur doué, d'un mélomane passionné. Enfin, nous entretiendrons la mémoire d'un jeune adulte un peu réservé, mais poli et attentionné, fidèle dans ses relations et amitiés, parfois affectueux avec moi, ta mère.

Ton geste désespéré a anéanti tous nos espoirs et nos rêves te concernant et figurant un avenir radieux pour toi. Néanmoins ton geste incompréhensible n'a pas détruit l'essentiel: notre amour pour toi. Au-delà de la mort, un lien profond nous unit et survivra tant que nous serons en vie. Je te répète ici la dernière phrase que je t'ai dite samedi soir: Tal, je t'aime quand même.

Deux mois après, alors que je suis à la recherche d'un sens, que je me documente au sujet de la surdouance, je tombe sur un concept que j'ignorais jusqu'ici: l'enfant "indigo". Il s'agit d'une sorte de fourre-tout psychologique inventé par une secte pour donner une explication des enfants difficiles: dyslexiques, autistes, assassins, mais également surdoués. Il est compréhensible que dans notre monde occidental, où nous avons peu d'enfants, où nous souhaitons le meilleur pour eux, il soit difficile pour les parents de faire le deuil de l'enfant parfait. Ces enfants indigos, apparemment imparfaits, seraient des sortes d'anges, de messies censés par leurs défis nous rendre meilleurs, si j'ai bien compris. Le texte que j'ai commencé d'écrire sur Tal pourrait se prêter à ce genre d'interprétation farfelue, car j'y décris mon fils comme un être spécial et j'y emploie les termes d'ange gardien, de rédempteur ou de messie. Néanmoins, je refuse catégoriquement toute tentative de récupération de mon histoire par des sectes ou par des représentants New Age. Les liens que je fais entre des paroles et des coïncidences sont le fruit de mon imagination dans le but de donner un sens au suicide de mon fils aimé.

Au même moment à peu près, notre direction scolaire organise une conférence de maîtres pour nous informer de nouvelles réformes au sein de l'école genevoise. Cette fois-ci, il s'agit de rendre ces réaménagements conformes à ceux des autres cantons suisses et des pays environnants en faisant passer la durée d'études de treize à douze ans. Bien entendu, il s'agit une fois de plus d'une mesure économique. Les milieux bourgeois et libéraux insistent: il faut réduire le coût de l'école publique. De toute façon, eux envoient leurs enfants à l'école privée. Nous sommes en pleine déroute: une société qui se scinde, qui promeut les inégalités, au lieu de donner plus de moyens pour soutenir les enfants en difficulté, on réduit les budgets. Le pire pour moi, c'est d'accepter, deux mois après le départ de Tal, qu'il soit question de supprimer la treizième année scolaire qui l'a tant exaspéré. Comme je l'ai écrit à mes collègues dans une lettre ouverte, s'il n'avait pas dû accomplir cette treizième année, Tal serait peut-être à l'Université à l'heure actuelle, il étudierait peut-être la médecine, mais surtout, surtout, il serait vivant.

A la même époque encore, le chef du personnel convoque mon mari pour une affaire délicate. Présent à l'enterrement, il lui avait répété sous le coup de l'émotion qu'il ne devait pas s'en faire, qu'il pouvait s'absenter le temps qu'il faudrait, qu'en tant que chef, il comprenait le désarroi et la peine de son employé face à une telle tragédie. Mon mari avait finalement manqué une semaine, le temps du shiva, puis dans sa constance était retourné au travail avec une volonté admirable. Pendant l'entretien, deux mois plus tard, son chef lui apprend contre toute attente que l'entreprise n'accorde pas plus de trois jours de congé pour deuil, qu'il a dépassé ce temps et qu'il ne bénéficie plus de jours de congé en 2006; en conséquence l'employeur devait procéder à une retenue salariale. Au lieu de fermer un œil à cause de l'immensité du malheur, à cause du deuil anormal qui afflige notre famille, en raison d'un règlement inhumain, le chef ose faire des reproches à un père souffrant. Par chance, mon mari, qui n'a pratiquement jamais manqué de jours de travail, s'est défendu et a finalement eu gain de cause: en dernière extrémité, son employeur a fini par lui accorder la semaine de deuil. Qu'est-ce qu'une semaine à côté d'une vie entière où nous pleurerons et regretterons notre enfant?

En ce mois de décembre également, le monde entier assiste quasiment sans broncher à une monstrueuse mascarade en Iran. Le président Ahmaninedjad a en effet organisé une conférence mondiale des révisionnistes. Il a l'intention de "démontrer scientifiquement" que la Shoah est un fabrication des sionistes pour justifier l'existence de l'état d'Israël. Bien que cette manifestation se tienne à Téhéran, à mille lieues du monde où je vis, je suis simplement écœurée par tant de mauvaise foi. Tal aurait probablement réagi en haussant les épaules, tant la bêtise humaine lui aurait paru indigne de tout commentaire. Mais moi qui suis vivante, je crois encore en la parole qui peut exprimer et condamner. Comment puis-je accepter qu'on nie un des plus grands drames que l'humanité ait connu jusqu'à ce jour, négation qui ouvre à nouveau les portes à toutes les folies humaines, comme celle du président iranien? Qu'on refuse de croire que toute la famille de ma belle-mère ait été assassinée à Auschwitz? Que le grand handicap de ma belle-mère qui ne peut plus voyager sans présenter tous les symptômes de la déportation, la déshydration et la déminéralisation nécessitant une prise en charge immédiate à l'hôpital, ne soit que le produit psychosomatique de son esprit malade? Que le numéro A-6223 tatoué sur son avant-bras gauche ne soit qu'un ornement parmi tant d'autres? Qu'on tente d'oublier des millions de morts à travers une mise en scène malsaine, que les souffrances et le suicide de Primo Levi, de Stefan Zweig et tant d'autres aient été vains? Que les vigiles des camps nazis aient peu à peu eu raison avec leurs moqueries, comme quoi personne ne croira jamais les survivants des camps? Lorsque je me pose toutes ces questions sur la bêtise humaine, alors, soudain, je commence à comprendre les raisons qui ont poussé Tal à nous quitter: notre monde semble s'engager inéluctablement dans une direction malsaine où la raison est abolie et où l'individu est malmené, broyé. La masse humaine survivra jusqu'à la fin de ce monde, mais dans quelles conditions? De toute façon, moi, je ne serai plus là.

Quatre mois après, nous nous rendons pour la quatrième fois en famille au Centre d'Etude et de Prévention contre le Suicide. Entre temps, j'ai lu le livre de la directrice, Madame Maja Perret-Catipovic, Le Suicide des jeunes, comprendre, accompagner, prévenir. Après ce que nous avons vécu, l'essai n'apporte plus beaucoup de nouveaux éléments. Avec un objectif de prévention, l'auteur tente d'enlever au suicide toute connotation romantique ou attractive. Elle y rappelle qu'"on confond souvent causes, facteurs de risque et facteurs déclenchants"1, qu'au lieu de chercher une cause unique, il faudrait "examiner le vase lui-même, de quoi il est constitué, quelle est sa forme, sa taille, sa solidité, sa résistance aux chocs"2, en d'autres mots, quels sont l'environnement, la famille, l'origine et le bagage génétique d'un individu. Tal cachait sa fragilité extrême, mais il aura fallu un facteur déclencheur pour qu'il passe à l'acte: la lettre de menace de son école et les nombreuses exigences la même semaine. Comme le remarquait un ami, ce n'est pas parce qu'un élève est doué qu'il est invulnérable, surhumain! Je m'interroge. Peut-on prouver une culpabilité, un homicide involontaire, une non-assistance à personne en danger? Est-ce que le chauffard qui a tué un jeune conducteur inexpérimenté qui s'est engagé pour la première fois sur une route réputée dangereuse est responsable de l'accident? Pourra-t-il être jugé pour déterminer son niveau de responsabilité? Est-ce que le dealer qui a vendu de la camelote frelatée à un toxicomane en manque peut être tenu pour responsable dans le cas d'une overdose? Je pense que oui. Dans le seul cas de mon fils, personne n'est responsable. Toutefois le tribunal de la vie a reconnu ma propre culpabilité de n'avoir pas su assister mon enfant en danger. J'ai été jugée et condamnée à perpétuité. A vrai dire, j'aurais préféré la peine de mort.

En février, Monsieur Charles Beer, le président du Département d'Instruction Publique (DIP), qui a accepté de nous recevoir, m'envoie un courrier pour me proposer une nouvelle entrevue. Non seulement, Yaïr et moi-même avons été impressionnés par la qualité de l'écoute et la bienveillance du Conseiller d'État, mais en plus, son compte rendu restitue parfaitement notre entretien. Ainsi, Monsieur Beer y conclut:
"La situation de Tal révèle plusieurs problématiques:
1)Le diagnostic des enfants surdoués, la prise en charge qui leur est offerte et leur suivi. Diagnostiquer la surdouance est assez difficile, identifier la dépression également. Le DIP est assez précautionneux et ne veut pas créer des classes spéciales. Pour le moment, il offre uniquement la possibilité de sauter une année ou d'effectuer des extra-muros.
2)L'accès à la maturité bilingue.
3)Le rôle du TM et le suivi offert à l'élève: le point va être fait avec le lycée de Tal. Il est étonnant que l'on puisse refuser sa maturité à un élève dont la moyenne est de 5,7.
4)Le manque d'informations des parents, lorsque l'élève a atteint la majorité. Il n'est pas normal que des parents soient privés de toute information de la part de l'école du fait de la majorité de leur enfant."

Nous espérons que le cas de notre fils jouera le rôle de précédent et fera prendre conscience aux écoles qu'elles ne peuvent pas seulement exercer de la pression, prendre des mesures disciplinaires, envoyer des lettres de menace sans avoir eu au préalable des entretiens sérieux avec l'élève concerné, sans en informer les parents d'un élève mineur et pourquoi pas, majeur. En fait, l'enquête de Monsieur Beer au sein de l'école de Tal n'aura pas eu l'impact escompté. Il se sera renseigné sur la personnalité de notre fils qui lui a été décrite en termes élogieux: il aurait été un roc, une référence pour les autres élèves, un point fort et personne n'avait pu imaginer un seul instant sa détresse. Ces paroles ne constituent plus un réconfort. En revanche, Monsieur Beer va œuvrer pour les enfants surdoués; il a déjà pris contact avec le Service médico-pédagogique, envisage une meilleure formation des enseignants et une prise en charge au sein de l'école des enfants "aux besoins spéciaux" (surdoués, mais également dyslexiques, hyperactifs etc.). A la même époque, nous recevons de la publicité: une école privée pour "enfants à haut potentiel intellectuel" ouvre ses portes. Pour nous, tout arrive trop tard.

Six mois après la mort de Tal, les médias commencent à débattre du Roaccutan, ce médicament contre l'acné que notre enfant avait pris pendant presque une année scolaire. Il serait effectivement à l'origine de suicides inexpliqués et soudains. Les témoignages commencent à affluer de toute la Suisse alors que la controverse a débuté aux USA avec le décès subit du fils d'un sénateur à Washington DC, Bart Stupak. Depuis peu, le médicament met en garde: "L'isotrétinoïne a été associée à des tendances dépressives, avec risque d'idées suicidaires, de tentatives de suicide et de suicide. Nul ne connaît le mécanisme d'action pouvant expliquer ces effets secondaires". Ce médicament semble modifier la zone frontale du cerveau, là où se trouvent les émotions. Ces modifications s'effectueraient sur le long terme, ce qui permettrait de mettre en lien le suicide de Tal et la prise du médicament. Le fils de Heinz Weick, qui a testé le médicament en 1981, s'est suicidé en 1987. Le pire dans toute cette affaire macabre, c'est le fait que notre fils cadet a également fait une cure complète avec un générique du Roaccutan, l'Isotrétinoïne-mepha: est-ce que nous avons condamné notre deuxième enfant également? J'en hurle de douleur.

A cette période, une amie israélienne, enseignante, nous signale le cas d'un père israélien qui, après le suicide de son fils, est entré en guerre contre Internet. Après avoir découvert que des pages entières, des sites de "chat" auxquels accèdent les ados sont consacrés au suicide, contiennent des conseils et encouragements pour le passage à l'acte, il fait un travail de prévention au sein des écoles et a réalisé un logiciel qui empêche d'accéder à ces pages. A Pâques, lors de notre voyage en Israël, j'essaierai de me mettre en contact avec lui. Tal avait lui aussi consulté Internet avant de commettre son geste fatal. Il y avait trouvé toutes les informations nécessaires pour organiser sa pendaison. Moi-même, j'ai appris sur Internet que la mort par la corde s'effectue en trente secondes, trente minuscules secondes de souffrance extrême pour venir à bout d'une existence précieuse: une des difficultés du deuil après un suicide, c'est que le cerveau du survivant revit sans cesse les images traumatiques! Si nous ne protégeons pas nos jeunes dans notre monde occidental complexe, nous irons inéluctablement à notre perte. Deux mois après cette remarque, la France entière s'émeut de la tentative de suicide simultanée de deux adolescentes corses qui ont vraisemblablement participé à un réseau de "chat" encourageant le passage à l'acte.

Sept mois après, l'orchestre dans lequel Tal jouait, l'Harmonie de notre commune, a nommé Tal membre d'honneur:
"Tal K., ce jeune percussionniste décédé tragiquement l’automne dernier, a été nommé membre d’honneur à titre posthume, car il a beaucoup apporté à l’Harmonie par son dynamisme, son enthousiasme et son talent. D’ailleurs, le concert annuel de ce printemps lui sera dédié."
Extrêmement touchée par cet hommage que l'orchestre a voulu rendre à notre fils et frère, j'ai trouvé nécessaire de prendre la parole en public lors du concert. Quand j'irai mieux, j'ai l'intention d'œuvrer pour la prévention du suicide. C'était ma première occasion de m'exprimer, faisant fi des qu'en-dira-t-on.

Huit mois après, l'absence, le manque et mon chagrin atteignent un paroxysme. Je suis hypersensible, irritable et me heurte de plus en plus à l'incompréhension de personnes qui considèrent que maintenant cela suffit, que la période de deuil a assez duré. La relation avec mon mari est tendue au point que je me demande comment un couple peut survivre à une telle catastrophe: beaucoup se séparent effectivement dans ces circonstances. Paradoxalement, nous avons besoin l'un de l'autre, nous nous soutenons comme les deux fragiles intrados d'un arc, privé de sa clef de voûte. L'excellent livre de Christophe Fauré Après le Suicide d'un proche renseigne sur le deuil spécifique, traumatique qu'entraîne un tel acte. Or, qui s'intéresse à ce genre de sujet, sinon les personnes touchées de plein fouet par ce drame? L'auteur, un psychiatre, explique que ce choc émotionnel dont on ne se remettra jamais totalement dure une à plusieurs années et entraîne une difficulté de vivre extrême. Au fond, je n'avais pas besoin de le lire, puisque je l'expérimente au quotidien.

En juin, les élèves nés en 1988 passent leur maturité. On m'envoie surveiller une épreuve de maturité en mathématiques, j'en suis totalement incapable. J'imagine mon propre fils en train de plancher sur ces problèmes et cette vision m'anéantit. Dans mon désespoir, je mets à exécution une idée qui s'est imposée immédiatement après le drame: pour rendre le souvenir de Tal vivant, j'aurais voulu créer une fondation au nom de mon fils qui attribuerait des prix de maturité à des élèves de son lycée qui réussissent cette série d'examens en dépit de difficultés personnelles ou d'un pronostic négatif, à des élèves qui se sont battus et constituent donc un exemple, même s'ils n'obtiennent pas forcément les meilleures notes. L'idée de la fondation s'est transformée à l'heure actuelle en un prix unique attribué lors de la cérémonie de maturité de cette année. Je ne veux pas que ma volonté de perpétuer le souvenir de Tal devienne trop pesante pour son frère. A mon grand étonnement, le directeur de l'établissement de mes fils accepte ma proposition tout en modifiant le libellé du prix. Comme il estime qu'un prix en mémoire d'un camarade défunt est trop lourd à porter, il attribuera un prix de la solidarité à un groupe d'élèves qui le versera à une œuvre caritative de son choix: finalement c'est la classe de Tal qui recevra le prix. Un autre projet qui me tenait à cœur ne verra au contraire jamais le jour: j'aurais précisément voulu inviter cette classe pour un repas. J'aurais voulu interroger les camarades et amis sur les faces cachées de la personnalité de mon fils. Ce désir ne sera probablement jamais exaucé: les adolescents respectent une sorte d'omerta. Que craignent-ils? De quoi ont-ils peur? Ignorent-ils que la parole est libératrice? Même si les mots font mal, il permettent paradoxalement de panser les blessures. J'utilise les mots chaque semaine chez ma thérapeute, je les utilise chaque fois que je les pose sur ces pages blanches. Mon mari par contre les fuit.

A cette même période de l'année, D., un de meilleurs amis de Tal, a tenu à lui rendre hommage dans le "Yearbook" de l'école; je retranscris ici son beau texte duquel je le remercie, tout comme je remercie les camarades de mon fils de leurs phrases citées plus haut:
Nous avançons ensemble sur la route de la maturité.
En route, l'un de nous nous a quittés.
Il nous a quittés sans révéler le mystère de son talent, immensément impressionnant,
Pour les connaissances dans tous les domaines du savoir, et pour l'aisance dans les études.
Il nous a quittés sans nous livrer le secret de son humour enjoué de tous les instants.
Il est parti sans dévoiler la source de l'énergie qui le faisait pédaler des kilomètres chaque jour à vélo sans jamais s'en lasser.
Ils nous a quittés en laissant dans notre tête le son de sa guitare et de sa batterie dans la salle de musique, sur les planches du concert de l'Escalade, le son de sa passion pour la musique.
Nous voyons encore Tal assis sur le banc du lycée en train de boire son café. Oui: il est en t-shirt par dix degrés à peine!
Tal, nous t'aimons et ne t'oublierons jamais.

A cette époque, le frère de Tal fait des prouesses incroyables: il réussit les examens de percussion de la classe terminale de l'école de musique de notre commune. Au lycée, il est promu avec certificat alors qu'il avait sauté la dernière année du secondaire inférieur et qu'il a dû vivre le deuil de son frère. Je suis si fière de lui. Si inquiète également: pourvu qu'il ne s'identifie pas trop à Tal! Je n'ai que faire de la perfection assassine. Heureusement que mon cadet n'est pas vraiment perfectionniste: cependant, il est volontaire et résolu. Il ne parle que rarement de son frère, ma tristesse l'exaspère. Quand je lui explique ma peine d'avoir perdu un enfant, il rétorque: "Mais moi, j'ai perdu mon idole!" A cette époque, je suis inquiète et en souci à cause de mon mari qui persévère dans le déni, qui continue à fuir sur son vélo, à se réfugier dans son travail, à faire de la course à pied. Parfois, il tombe malade: une toux chronique, un dos coincé, un écœurement. Quand on lui parle de psychothérapie, il se braque comme s'il s'agissait d'un synonyme de secte. A cette même période, la cousine de mes fils termine l'école obligatoire, réussit son brevet et est reçue au lycée. Elle se pose bien entendu encore beaucoup de questions sur son avenir. Entre temps elle a découvert et appris la langue des signes et fréquente assidûment le milieu des malentendants de la région. Se rend-elle compte de la chance qu'elle a de pouvoir se mouvoir librement entre le monde des entendants et celui des sourds? Oui, elle a de la chance de vivre au sein d'une famille qui a su prendre de bonnes décisions pour elle. Toutefois, elle n'a pas eu de chance avec son grand cousin qui aurait toujours dû rester un exemple, un modèle et un camarade pour elle. Sa sœur cadette, bouleversée, a réalisé une banderole qui orne sa chambre depuis la mort de notre fils. On y lit: "Tal, rosée du matin; Tal, reviens!"

Neuf mois après, le 8 juillet est à nouveau un dimanche. Je me rends à nouveau à mon cours de yoga et comme pour me rappeler quel jour nous sommes, le tableau de bord de ma voiture y indique 444 km pour un total de 100888 km et la réceptionniste du centre me donne la clé numéro 8. Neuf mois correspondent à la durée d'une grossesse. Mon deuil dure plus longtemps, il ne s'interrompt pas avec une naissance et il est beaucoup plus douloureux qu'un accouchement. Néanmoins, je pleure moins à présent. J'ai tellement pleuré que mon réservoir de larmes s'est asséché. On dit qu'on a le droit de pleurer, mais qu'il faut savoir s'arrêter. Quelle ignorance! On s'arrête, car on ne peut plus pleurer, malgré le sentiment que les larmes soulageraient, nettoieraient la blessure qui tarde à se refermer. Je suis en train d'écrire les derniers chapitres du livre de mon fils. Je pensais que la durée du deuil correspondrait au temps d'écrire le livre de Tal. Je me suis également trompée. Un livre s'écrit plus vite que ne s'achève le travail de deuil. Comment savoir qu'une biographie est terminée? La vie de Tal s'est arrêtée brutalement, sa mort devrait être le point final de mon texte.

Il n'en est rien. J'ai fait des choix dans sa biographie. Je n'ai pas tout raconté. Je n'ai pas raconté tous les voyages que nous avons effectués, par exemple notre séjour d'un mois à Toronto, le deuxième voyage aux USA avant le 11/9, nos nombreuses vacances de ski ou notre escapade fluviale en péniche que Tal avait tant goûtée. Je n'ai pas raconté certaines de ses prouesses, comme son aisance à skis, son plaisir à nager et ses participations à la coupe de Noël, une compétition populaire de natation dans l'eau glacée du lac Léman. Je n'ai pas raconté les aventures que j'ai partagées avec lui. Par exemple, sur une via ferrata à proximité de Briançon, Tal et moi, les seuls qui ne souffraient pas trop de vertige, nous sommes engagés, équipés de harnais, sur un tracé si difficile et si raide que nous n'en revenions pas d'être arrivés au sommet. Je n'ai pas raconté notre descente en canoë sur l'Ardèche. A la place de couvrir la distance prévue en une journée, Tal et moi nous sommes par erreur lancés dans la descente prévue en deux jours. Tal a superbement dirigé le canoë, nous avons ramé comme des forçats et avons réussi à rejoindre l'arrivée avant la tombée de la nuit, les membres ankylosés, mais si fiers de notre exploit. Non, un livre n'est qu'un reflet tronqué d'une vie. Néanmoins, il était nécessaire pour moi de garder une trace de cette vie, même si celle-là demeure par définition incomplète.

Dix mois après, je dois me préparer à l'imminence de mon anniversaire. L'année passée, nous l'avons fêté tous les quatre au restaurant dans un petit port de la Grande Canarie. La serveuse a immortalisé notre famille attablée, mais la photo n'est pas de bonne qualité. C'est un beau souvenir malgré tout. Je savais alors que j'avais de la chance, mais j'ignorais quelle chance j'avais alors. Début août, toujours en vacances, la lecture a absorbé mon temps. J'ai lu des témoignages bouleversants de parents endeuillés: par exemple, le livre de Sherri Mandell, The Blessing of a Broken Heart. Je ne partage pas les choix de l'auteure qui vit comme colon et juive pratiquante en Cisjordanie où son fils de treize ans a été sauvagement assassiné par des Palestiniens. Néanmoins je partage sa douleur et admire l'aisance de sa plume. Elle est écrivain de métier et exprime mieux que les autres témoins la souffrance qui accompagne la perte d'un enfant. Au-delà de nos différences, nous faisons partie d'une même communauté, la communauté des cœurs brisés. Evidemment, il y a également un grand nombre de parents palestiniens qui font partie de notre communauté. J'ai lu le livre d'Agnès Favre, L'Envol de Sarah, ceux de la famille Poivre d'Arvor et le témoignage d'Eliane Juillerat Degoumois, Peut-on survivre au suicide de son fils? Je conclus que chaque histoire qui précède un suicide est singulière, d'où d'ailleurs la difficulté de repérer les signes et de prévenir cet acte monstrueux. Les conséquences toutefois se ressemblent: des familles brisées, marquées au fer rouge qui peinent à survivre. D'Agnès Favre je citerai ces phrases essentielles: "Nous ne sommes pas tous des pères et des mères incestueux, alcooliques et violents. Bon nombre de jeunes qui se suicident sont des enfants très aimés. Le suicide des jeunes touche toutes les catégories sociales. Le mal est ailleurs, le mal est sournois, le mal est politique, le mal est économique, le mal est mondial."3

Onze mois après, nous avons survécu l'anniversaire de Tal. Nous survivrons également l'anniversaire de sa mort. Nous avons à nouveau un espoir, nous nous mettons à rêver de jours plus heureux: j'ai appris que j'étais enceinte…

Septembre 2007

1 Maja Perret-Catipovic, Le suicide des jeunes, Comprendre, accompagner, prévenir, Éditions Saint-Augustin, 2004, p.49.
2 Ibid., p. 50
3 Agnès Favre, L'envol de Sarah, Ma fille: sa vie, son suicide, Max Milo Editions, 2006, p. 188.