dimanche 3 octobre 2010

Chapitre vingt-six

 Extra-muros

De:         Ewel K.
Envoyé:     Mardi 29 mars 05 18:30
A :         'Tal K.'
Objet:        Arrivée au Canada

Cher Tal,
Je suis désolée pour toi. Le vol a dû être un vrai calvaire: vomir 7 fois! Nous aurions dû prendre les mesures que grandpa nous a proposées. Comment vas-tu à présent? Comment te sens-tu dans la famille M.? Ecris-nous!
Bisous, maman

De:         Ewel K.
Envoyé:     Jeudi 31 mars 05 10:20
A :         'Tal K.'
Objet:        De maman

Talisman,
Comment ça va? No news, good news, comme on dit! Comment se sont passées tes premières journées à l'école? Est-ce que tu te débrouilles en anglais? Je serais contente de recevoir quelques nouvelles de ta part. Alors que tu vas à l'école, Naïm passe de bonnes vacances paresseuses, moi aussi d'ailleurs.
A très bientôt, maman

De:        Ewel K.
Envoyé:     Mardi 5 avril 05 12:40
A :         'Harry M.'
Objet:        Tal

Hi Harry,
It's good to hear from you and that both of you seem to get along well. We know that Tal's addicted to drumming. Hopefully, he won't disturb the whole family. Please tell us, why Tal doesn't write nor answers any mails. Best regards to everybody, Ewel (Cela fait plaisir d'avoir de tes nouvelles, d'apprendre que tous les deux vous semblez bien vous entendre. Nous savons que Tal est accro à la batterie. Espérons qu'il ne dérange pas toute la famille. Dis-nous s’il te plaît pourquoi Tal n'écrit pas et ne répond à aucun courriel. Meilleures salutations.)

De:         Tal K.
Envoyé:     Mercredi 20 avril 05 21:41
A :         'K.'
Objet:        Double pédale

Bonjour/soir/nuit tout le monde,
Message pour Naïm et Yoav: j'ai commandé une double pédale en précisant que je l'achèterai seulement si ça tourne autour des 450,-. Elle devrait arriver dans deux semaines.
Bye, Tal

De:         Yoav K.
Envoyé:     Mercredi 20 avril 05 22:35
A :         'Tal K.'
Objet:        RE: Double pédale

Tal,
Ani lo yodéa lama ata mémaher liknot dvarim yakarim achshav. Ma taasé im ignevou o shézé itkalkel? Im ata tzarich késéf tagid lanou! Saper kzat al Kanada! Dash mi aba (Je ne sais pas pourquoi tu es pressé d'acheter des objets chers maintenant. Que feras-tu si on te les vole ou s'ils s'abîment? Si tu as besoin d'argent, informe-nous! Parle-nous un peu du Canada! Salutations de papa)

De:         Ewel K.
Envoyé:     Lundi 25 avril 05 12:39
A :         'Tal K.'
Objet:        Salut mon bonhomme

Cher Tal,
Sans nouvelles de ta part, j'ai envie de te parler d'un problème professionnel: Tu sais que cette année j'assume la maîtrise d'une classe très hétéroclite. Jeudi dernier, j'interpelle un élève à cause d'absences non excusées. Lorsqu'il s'approche, j'aperçois un insigne qui ressemble à s'y méprendre à une croix gammée. De fil en aiguille, il m'avoue qu'il fait partie d'un groupe d'extrême droite. Ses parents ignorent son engagement politique et croient les mensonges qu'il leur raconte, p.ex., suite à une bagarre, il était venu en classe avec un œil au beurre noir et sa mère m'a affirmé qu'il était tombé sur le coin d'une table.
Du coup, je ne sais pas quelle attitude adopter. Dois-je informer les parents, ouvrir un débat en classe, faire appel à une aide extérieure? A cause de l'histoire de notre propre famille, je ne peux pas accepter les dérives de mon élève.
Comment vas-tu? Comment va la famille M.? Comment se portent les autres élèves genevoises? Est-ce que tu as pensé à Pessach? J'attends avec impatience un mail de ta part!
Bye bye, maman

De:         Tal K.
Envoyé:     Lundi 25 avril 05 22:26
A :         'K.'
Objet:        RE: Salut mon bonhomme

Hello Maman,
Je sais pas, pour ton élève dextre aime droite, c'est malheureusement pas illégal du moment qu'il ne fait ou dit pas des "trucs racistes". S’il te plaît, ne cherche pas d'ennuis avec ces énergumènes douteux.
Sinon tout va bien. J'ai passé Pessach à jouer de la guitare (et à chanter des chants profanes en plus). Les Genevoises vont bien, il y a une deuxième élève de ton lycée qui est arrivée aujourd'hui, mais je ne crois pas que tu l'aies eue comme élève.
Allez, à bientôt, Tal

Coucou Naïm,
Je t'ai dit que j'ai commandé la double pédale dans un magasin à Toronto. Je vais voir si la mère de mon voisin en classe de physique, qui est batteur (le voisin, pas la mère), qui travaille à Toronto (la mère, pas le voisin), pourrait la chercher (la pédale, pas la mère, ni le voisin).
Ok, à +, Tal

De:         Ewel K.
Envoyé:     Mardi 26 avril 05 18:40
A :         'Tal K.'
Objet:        De maman

Cher Tal,
Comment s'appelle la nouvelle élève genevoise qui est arrivée? En parlant avec des connaissances, j'apprends que beaucoup de jeunes ont fait l'expérience d'un séjour linguistique au Canada… En fait, ce sont toutes des filles!
Comment te sens-tu? Tu t'es mis à la guitare? Ça va être ton prochain investissement? Vendredi, c'est le concert annuel de l'Harmonie, Naïm doit assurer. Dans quelques jours, c'est l'anniversaire de grandpa: si tu pouvais lui écrire quelques lignes, ce serait super.
Voilà bonhomme, bisous de maman


De:         Ewel K.
Envoyé:     Lundi 2 mai 05 21:52
A :         'Tal K.'
Objet:        De maman

Cher Tal,
Quand on me demande comment va Tal, que fait-il? Je réponds: il fait de la batterie, joue de la guitare et va à l'école. Alors, on me repartit: mais comment se sent-il, a-t-il de nouveaux copains, comment est sa famille d'accueil, sort-il, comment est l'enseignement au Canada, vous envoie-t-il des photos? Je réponds: je n'en sais rien, rien du tout. Je pense que ce serait un minimum que de t'installer un quart d'heure devant ton ordinateur et de nous tracer un portrait des gens qui t'entourent, de nous parler de tes cours et des week-ends que tu passes.
Je te donne un exemple:
Samedi soir, nous étions chez Diane et Mani. Tina avait invité un copain malentendant. Il s'appelle François, a seize ans et va en neuvième année. Il a été oralisé, mais lorsqu'il parle, on ne comprend pratiquement rien. Par contre, il est drôle, bourré d'humour. Il nous a tous fait rire avec ses gestes et mimiques. Nous l'avons ramené chez lui dans sa magnifique maison de l'autre côté du canton.
Dimanche, grandma et grandpa sont venus chez nous. Grandpa était content des messages que tu lui a envoyés: il a un souci de santé, sa jambe lui fait très mal.
Aujourd'hui nous avons passé chez le notaire: le chantier ne commencera vraisemblablement qu'en juin au rythme auquel vont les choses.
Voilà, c'est ton tour de m'écrire, pas en style télégraphique, ni en codes chiffrés si possible.
Bisous, maman

De:         Ewel K.
Envoyé:     Jeudi 5 mai 05 11:27
A :         'Tal K.'
Objet:        Anniversaire de Naïm

Hello Talisman,
Aujourd'hui c'est le 5.5.05.! Une belle date pour un anniversaire qui coïncide avec l'Ascension. Or, ce n'est pas une journée réjouissante: aujourd'hui on commémore la Shoah, il pleut et surtout, surtout… Kratze a été endormi hier. La petite Inès est restée stoïque en public, mais a beaucoup pleuré. Elle est allée avec ses parents chez le vétérinaire et a noté l'heure et la date de la mort de Kratze sur un bout de papier. Puis toute la famille l'a enterré dans le jardin où il repose à présent, proche de nous, comme il l'a toujours été. Le plus surprenant, c'est Félix: il n'arrête pas de tourner en rond et de miauler. On doit tous faire le deuil de cet ami qui nous a quittés.
Naïm ne veut pas faire de fête cette année: ce soir nous sommes invités chez grandma. En guise de gâteau, Naïm a voulu un tiramisù.
J'espère que tu vas bien, que tu ne seras pas trop attristé par ma mauvaise nouvelle. J'attends toujours ta longue lettre; je t'embrasse, maman

De:         Ewel K.
Envoyé:     Dimanche 8 mai 05 19:05
A :         'Tal K.'
Objet:        Ton téléphone

Cher Tal,
C'était très sympa de t'entendre au téléphone: tu as fait très plaisir à Naïm. Vendredi, j'ai rencontré l'architecte. Il coupe de plus en plus les prestations, ça commence à devenir agaçant! Il y a un problème de canalisations qui risque de causer encore du retard. Enfin, il veut peindre la maison en rouge: tu imagines! On n'est pas sorti de l'auberge, les vrais soucis ne font que commencer!
Ton appel téléphonique ne te dispense pas de ta lettre!
Bisous et bonne semaine, maman

De:         Ewel K.
Envoyé:     Vendredi 20 mai 05 12:39
A :         'Tal K.'
Objet:        News?

Talisman,
Il paraît que tu es l'ange gardien d'Emmanuelle qui est au Canada avec toi. Que s'est-il passé? Peux-tu me le raconter? Que se passe-t-il de toutes façons?
Je t'embrasse, maman

De:         Daniel Z.
Envoyé:     Jeudi 2 juin 05 05:34
A :         'Tal K.'
Objet:       

Salut l'autiste!
Tu joues à la tombe? Tchô, Daniel

De:         Tal K.
Envoyé:     Vendredi 3 juin 05 05:34
A :         'K.'
Objet:        Hello

Hello tout le monde,
Ça va en Suisse? Les travaux commencent enfin? T'es pas trop débordée, maman? Hier on était au cinéma et on a vu deux films de suite. L'un se passait à Santorin par moments, mais sans Schwarzenegger.
Ce week-end je vais m'arranger pour aller à Toronto, et ensuite chez vos amis Carl et Lisa à Niagara. Ça va être sympa!
Je suis en train de me dire que j'aimerais bien rester ici plus longtemps. Trois mois, c'est une période pourrie, parce que, après deux mois, on commence à connaître les gens et hop, il faut partir. Pffff!
Enfin, je suis quand même content de vous voir bientôt! Tal


De:         Cali
Envoyé:     Lundi 6 juin 05 19:18
A :         'K.'
Objet:        Hello from Niagara

Ewel and Yoav,
This is just a quick note to say we saw Tal this past weekend. Too bad he could not spend more time and had to be back in school today.
Tal is a very thoughtful, mature and responsible young man … you should be proud, he's a nice boy! Regards, Carl and Lisa  (Juste quelques mots pour vous dire que nous avons vu Tal le week-end dernier. Dommage qu'il n'ait pas pu rester plus longtemps, mais il devait retourner à l'école aujourd'hui. Tal est un jeune homme réfléchi, mûr et responsable… vous pouvez être fiers de lui, c'est un garçon super! Salutations, Carl et Lisa)

De:         Ewel K.
Envoyé:     Mercredi 8 juin 05 08:20
A :         'Tal K.'
Objet:        Après ton téléphone

Cher Tal,
Nous étions contents de ton téléphone hier soir. Contents également d'apprendre que tu vas très bien. Comme ton retour à la maison se rapproche, j'aimerais te donner quelques petits conseils.
Tout d'abord, pour remercier la famille M., tu devrais leur acheter un grand bouquet de fleurs ou un objet pour leur fast food (une horloge, un tableau mural p.ex.). Si tu manques d'argent, on t'en donnera.
Ensuite, pour que tu ne souffres pas trop pendant le vol, va à la pharmacie et demande un médicament contre le mal de voyage en expliquant de quoi tu souffres. Achète-toi de la vitamine C et des bonbons à sucer très concentrés en vitamine C!
Tu n'as pas besoin de nous apporter de cadeaux. Naïm a reçu une douzaine de t-shirts ce printemps: pour son anniversaire, de ses amis, de la famille israélienne etc.
C'est vrai que tu devras te réhabituer à vivre avec nous. Il y aura probablement un peu moins de libertés qu'au Canada. Par contre, tu ne seras pas trop envahi par notre présence: le 3 juillet, Naïm part en Israël et j'accompagne un groupe d'élèves à Dublin pendant une semaine. Il faudra réfléchir à ce que tu feras au mois de juillet, Yoav n'ayant pas eu de nouvelles pour un éventuel job d'été.
Bisous et à bientôt, maman
 
A son retour, Tal rédigea un rapport qu’il ne montra jamais à Ewel de son vivant :

« Dans le cadre de mon extra-muros, j’ai eu l’occasion de pouvoir effectuer un séjour de trois mois au Canada, dans le but avoué d’approfondir mes maigrelettes notions de la langue de ce grand dramaturge qu’est William Shakespeare, tragiquement décédé le jour de son propre anniversaire. Aidé dans cette réjouissante entreprise par le Centre de séjours à l’étranger, qui par un hasard extraordinaire porte un nom merveilleusement idoine, sinon florissant d’originalité, je me suis donc rendu, via British Airways, d’abord à Toronto, Ontario, puis sans transition à Peterborough (Ontario toujours). Là, j’ai fait la connaissance de la charmante et chaleureuse famille M., famille ouverte s’il en est : je devais être le vingt-huitième hôte qu’ils accueillaient, en plus d’héberger deux personnes atteintes de troubles mentaux.

Le surlendemain, j’ai entamé ma période de scolarité anglophone à PCVS, pour Peterborough Collegiate Vocational School. Et je dois ici confesser que, comparé à cet imposant bâtiment aux escaliers de marbre et aux toitures verdies par le carbonate de cuivre, notre pauvre amas de planches vermoulues que l’on appelle lycée S., pourtant de plus d’un siècle son cadet, fait pâle figure. A PCVS, nul embarras pour se trouver un casier, les enseignants viennent en kilt ou encore sont les sosies de Bruce Willis, et les élèves s’investissent dans la vie scolaire avec un entrain qui, de par nos longitudes, relève de l’utopie. Arrêtons ici la liste des indéniables avantages de cette école pour ne pas heurter nos estimés doyens ; il est à noter que le système scolaire canadien est sujet à un grave défaut : l’horaire est rigoureusement identique pour les cinq jours de la semaine. Dans mon cas par exemple, la journée débutait par la chimie, se poursuivait avec l’anglais, déjeuner, puis anthropologie/sociologie/psychologie, et enfin physique ; et ce, pendant cinq jours consécutifs.

D’un point de vue sociologique ainsi que d’apprentissage de la langue, ce séjour a été fort intéressant. Peterborough est une petite ville nord-américaine typique, d’une manière presque stéréotypée. En dehors du centre-ville, la quasi-totalité des édifices sont presque uniquement en bois, et ce ne sont que de petites maisons individuelles à perte de vue (je me suis d’ailleurs égaré plus d’une fois). Les distances sont immenses, et il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que de nombreux camarades de 16-17 ans se déplacent en voiture. La nature est très présente, en particulier la faune, surprenante en milieu urbain : des écureuils gambadent un peu partout, les ratons-laveurs ne sont pas rares, on aperçoit des biches à proximité immédiate de la ville, et j’ai croisé à maintes reprises de nocturnes putois (étant donné que même un bain de sauce tomate peine à éloigner leur pestilence en cas d’aspergement, je n’en menais pas large).

Les habitudes alimentaires étaient également un point qui soulevait ma curiosité. On m’avait prédit que je prendrais au Canada un certain nombre de kilos ; curieusement ce nombre a été négatif. Et pourtant ce n’est pas faute d’avoir abusé de demi-douzaines de donuts chez Tim Horton’s, la chaîne nationale en la matière, ni de sodas infects au goût de visite chez le dentiste, ou encore de bonbons gélifiés, fort piteux placebo de nos Haribos européens. Ma mère d’accueil se trouvait être une excellente cuisinière, même si ses plats étaient effectivement copieux et particulièrement riches en féculents, protéines et autres lipides. Signalons encore que le fast-food est une véritable culture là-bas : alors qu’ici on est en peine d’échapper à l’hégémonie de McDonald’s dans ce domaine, on trouve au Canada pléthore de chaînes du même genre.

Peterborough est une petite ville. Il ne s’y passe pas toujours quoi que ce soit qui puisse être jugé digne d’intérêt, surtout quand on sait que boire un quelconque breuvage alcoolisé sous l’âge de 19 ans est passible de l’extradition avec interdiction de séjour prolongée (ceci est à peine en dessus de la vérité), en conséquence de quoi je bois désormais du café. Cette contrainte est la même pour le tabac. En revanche, j’ai été surpris en ce qui concerne le cannabis. En Suisse et dans mon entourage, je suis témoin d’un laxisme des autorités et d’une banalisation assez poussée de cette substance somme toute illicite. Je m’imaginais qu’au Canada ladite substance serait fortement interdite, voire même diabolisée ; il n’en est rien. La situation semble identique, hormis de menus détails de prix par exemple. Bref, après cette
digression sur les substances psychoactives, revenons aux loisirs. Pour s’occuper à Peterborough, le cinéma est une bonne idée, bon marché de surcroît. Les Canadiens regardent d’ailleurs beaucoup la télévision, pour autant que j’aie pu en juger. Ce calme relatif a cependant été bénéfique, notamment à mon apprentissage (fort humble) de la guitare. Une exception de taille cependant, et saluons ici l’excellent investissement musical de la jeunesse canadienne : j’ai eu le privilège incommensurable d’assister à un concert donné dans un café fort sympathique par deux bons groupes constitués à 90% de camarades de ma classe de physique. On y a eu droit entre des compositions originales à de jouissives reprises de Herbie Hancock et de Weather Report, et à la contribution en « special guest » d’un cinéaste du cours d’Anglais, maîtrisant le vibraslap et les vocalises pour le moins avant-gardistes.

Venons-en maintenant à l’évolution de mon niveau d’Anglais. Je ne me suis pas rendu compte pendant la durée de ce séjour d’une quelconque amélioration, appliqué que j’étais à m’escrimer avec l’expression orale en cette langue de Saxons, de Frisons et autres Angles. Au terme de ce séjour cependant, j’ai pris conscience d’une réelle augmentation au niveau notamment du vocabulaire, de la conversation et de la compréhension. J’ai même été plus ou moins capable de décrypter l’Anglais mâtiné d’accent italien de Don Corleone dans le Parrain (l’étape suivante étant l’accent écossais dans Braveheart). Il faut cependant noter que l’intensité de la facette linguistique de ce séjour a été édulcorée par le fait que j’étais accompagné par quatre jeunes genevoises qui constituaient ainsi un perfide détournement du but premier de l’extra-muros en question.

Je recommande en conclusion hautement le Canada à toute personne intéressée par un séjour linguistique anglophone. J’ai sans doute eu de la chance, mais cette expérience soulève un enthousiasme populaire indescriptible en mon for intérieur. »
 
Un an et demi plus tard, quelques jours avant son suicide, Tal fit le rapport laconique, presque banal, de son deuxième séjour extra muros qu'il effectua en Israël. Ce fut son tout dernier texte, son testament en quelque sorte:

« A l'occasion de mon extra-muros 2006, j'ai passé deux mois en Israël afin d'améliorer ma connaissance de l'hébreu. J'ai résidé pendant toute la durée du séjour chez ma grand-mère qui habite dans un kibboutz sur la côte méditerranéenne au nord de Tel Aviv, Gaash. J'ai atterri le 2 mai à l'aéroport Ben Gourion et suis reparti le 29 juin, toujours par avion.

Le climat en Israël est relativement varié; il fait une chaleur moyennement élevée au bord de la mer, le taux d'humidité est par contre difficilement supportable. Plus avant dans les terres, on trouve un climat chaud et sec, ou aride dans les zones désertiques ou semi-désertiques.

Le système scolaire diffère quelque peu du nôtre. L'école que j'ai fréquentée pendant un mois impose une sorte d'uniforme, en fait un t-shirt unique décliné en plusieurs couleurs. Bien sûr les élèves se font quotidiennement rappeler à l'ordre pour ce motif vestimentaire; en dehors du t-shirt, ils mettent d'ailleurs ce qu'ils veulent. Le niveau scolaire est relativement comparable à la Suisse. Les études en sciences sont peut-être un peu moins poussées (il est vrai que j'ai physique-maths en option), par contre les branches artistiques bénéficient de moyens et d'un suivi supérieur, en particulier la musique.

La société israélienne ressemble à n'importe quel pays développé. L'influence américaine est assez visible (une plaisanterie circule selon laquelle Israël est le cinquante et unième état des USA), comme d'ailleurs le mode de vie et la culture proche-orientale, que ce soit dans les habitudes alimentaires ou comportementales. De temps en temps, selon le lieu où l'on se trouve, on rencontre des Juifs orthodoxes dont la concentration culmine à Jérusalem; il y a une fracture sociale relativement marquée entre laïcs et religieux.

Fort heureusement, je suis rentré juste avant les hostilités de juillet au nord du pays. Il n'en reste pas moins que l'aspect sécuritaire est très présent là-bas. A chaque entrée d'un lieu public (par exemple centres commerciaux), un vigile contrôle votre sac pour savoir si vous portez une arme. Les gens sont d'ailleurs nombreux à porter un pistolet à la ceinture. Si vous vous promenez dans le nord de la Galilée, il arrive parfois d'entendre des explosions ou des coups de feu sporadiques en provenance du plateau du Golan. Mais la vie quotidienne n'est cependant pas touchée outre mesure par la situation politique tendue de ce pays. A noter toutefois que le service militaire compte beaucoup plus pour un Israélien que pour un Suisse par exemple, ne serait-ce que par la durée du service (trois ans pour les hommes, deux pour les femmes).

Pour conclure, j'ai trouvé cette expérience enrichissante, particulièrement au niveau de la connaissance de la culture et de l'apprentissage de la langue. Les notions de lecture que j'avais auparavant ont été renforcées, de même que la langue orale. J'ai notamment constaté que si le risque d'attentat, qui a tendance à occuper entièrement les esprits lorsqu'on pense à cette région, s'il constitue une réalité, peut être bien vécu. »