dimanche 3 octobre 2010

Chapitre vingt-quatre

Maison rouge

En 2003, après leur premier retour du Maroc, il fit très chaud. Pas un seul orage d'été ne vint rafraîchir l'air et les esprits surchauffés, abreuver la nature assoiffée, rompre l'étouffante canicule. La famille K. eut chaud également. D'abord Yoav transpira suite à son licenciement économique après dix-sept ans de loyaux services. Cette mesure inattendue l'affecta plus que prévu, bien qu'il retrouvât presque immédiatement un nouvel emploi. En octobre, tous furent affligés par la mort du grand-père Avram qui survint après plusieurs années de problèmes cardiaques. Pendant environ sept mois de la même année, l'aîné des cousins israéliens de Tal et de Naïm s'installa chez la famille K. La présence permanente du jeune homme était une épreuve pour Ewel qui bouillait intérieurement à cause de sa passivité et de ses interminables phases de sommeil. En principe, les animaux hibernent; le cousin, lui, estivait si on peut dire. Alarmée, Ewel téléphona à sa belle-sœur qui la rassura: non, elle ne devait pas s'en faire, non, il n'avait pas tendance à être dépressif, non, il se disait content de son séjour à Genève. Ewel en conclut que les jeunes gens passaient par une phase passive; dès lors, elle ne s'inquiéta pas de l'inertie de Tal pendant le dernier été de sa vie. Enfin, pendant les mois de canicule, Ewel devait préparer le cours de deuxième année en histoire de l'art. En nage, elle passa d'innombrables heures à scanner des reproductions d'œuvres et à les organiser en diaporama comme supports de ses cours.

La chaleur envahissait la maison, réverbérée par le sol et les murs. Toutes les stratégies pour s'en défendre semblaient vouées à l'échec. Tal se procura un ventilateur qui tourna sans interruption. Ewel se fit des cataplasmes d'eau froide et tenta de créer des courants d'air dans toute la maison. Or, ces flots d'air étaient non seulement brûlants, ils étaient également bruyants. En effet, les quatorze enfants du lotissement et leurs nombreux amis profitaient pleinement de leurs vacances d'été, envahissant les piscines gonflables des jardins, exprimant leur joie de vivre sur les terrasses entre les deux rangées de maisons. Les enfants en groupe ne se parlent jamais, les enfants en groupe crient toujours. Ils ne possèdent pas d'autre moyen de communication. Seul Tal avait dérogé à cette règle lorsqu'il était plus jeune: il ne s'était jamais mêlé à des groupes. Ewel ne voulut pas devenir un rabat-joie, elle souffrit en silence du vacarme environnant. Le même été, elle constata avec consternation que sous l'effet de la chaleur, leur maison avait rétréci, un peu comme un raisin qui sèche au soleil. A vrai dire, la présence de deux hommes et de deux adolescents donnait l'impression que le volume de la maison s'était resserré. La cuisine était trop exiguë, la table à manger trop petite. Quant à la salle de bain prise d'assaut, les files qui se formaient devant la porte paraissaient interminables. Pour ne pas devenir une effroyable mégère, Ewel dut imaginer une solution. Celle-ci se présenta sous forme de rêve éveillé: changer de maison, déménager.

Pour se sentir exister, Ewel avait besoin de projets. Ses études d'histoire de l'art terminées, elle était à la recherche d'un autre but. Celui-ci s'imposa à elle pendant l'été torride: il fallait trouver un nouveau lieu de vie. Elle se mit à éplucher systématiquement toutes les annonces de la région et commença à visiter des biens immobiliers: elle alla de déception en déception. Alors qu'elle entreprenait ses recherches seule, elle reçut bientôt du renfort. En effet, Eva, sa voisine et amie, se joignit à elle. Bien que celle-ci fût moins décidée à quitter définitivement sa maison mitoyenne, elle s'intéressa à la possibilité de changer de logement. L'idée de trouver deux maisons jumelées s'imposa naturellement aux deux voisines et amusa les promoteurs et régisseurs qu'elles rencontrèrent. Un jour, Ewel trouva un magnifique terrain surplombant le lac. Elle y emmena immédiatement Tal qui partagea l'enthousiasme de sa mère: le lieu était magnifique, la vue exceptionnelle. Raymond, le mari d'Eva, accompagna Ewel chez le courtier qui, après les avoir fait attendre inutilement, leur apprit sèchement que le terrain n'était plus à vendre. Déçue, elle ne se découragea toutefois pas et reprit ses recherches. Finalement, ce fut Eva qui dénicha la perle rare: un terrain pour deux maisons à trois cent mètres de leur lotissement. Avant même que les plans des futures maisons soient dessinés, les deux familles communiquèrent à l'architecte leur intérêt  pour le projet. Ce fut le début d'une aventure risquée qui dura plus de deux ans et demi et qui mobilisa toute l'énergie d'Ewel avec des rebondissements aussi inattendus que dramatiques.

Les plans arrivèrent une demi-année plus tard: à leur grand soulagement, ils correspondaient presque parfaitement à ce que les deux familles désiraient, un contrat fut aussitôt signé avec le promoteur. Ewel, qui manquait d'expérience relative au marché immobilier, invita l'homme à s'occuper de la vente de leur maison mitoyenne. A deux reprises, il partagea un repas avec la famille K. Puis, il revint régulièrement en compagnie de clients potentiels. Un jour, après l'une de ces visites, il accepta l'invitation d'Ewel de prendre un café. Alors qu'elle préparait le breuvage, un appel sur le téléphone portable du courtier le mit soudain hors de lui. Dans son état d'agitation, l'homme se passa les mains dans ses cheveux clairsemés qui restèrent dressés sur son crâne. Le teint de son visage passa par toutes les nuances du rouge pour devenir cramoisi, de la bave se forma sur les commissures de ses lèvres. Lorsqu'il raccrocha, Ewel lui proposa gentiment le café qu'elle lui avait préparé. Or, il se dressa d'un bond et commença à l'insulter:
- Vous n'êtes qu'une malhonnête! J'aurais pu vendre la maison qui sera bâtie pour vous cent cinquante mille francs plus cher. A cause de vous, je perds de l'argent. De plus, je ne gagne pratiquement rien sur la vente de cette maison. Je ne veux plus gaspiller mon précieux temps avec ce taudis.
Ewel y perdit son latin. D'un homme affable qui avait accepté son invitation, son hôte s'était métamorphosé en quelques instants en un démon hirsute. Ewel avait peu d'expérience de la folie. Elle avait oublié qu'en un instant, la vie peut basculer. Elle s'approcha de l'homme pour tenter de le calmer. Mais il était déjà prêt à partir:
- Vous ne pensez qu'à ça. Gagner de l'argent, canaille.
Ewel ignorait s'il s'adressait à elle ou s'il commentait le coup de fil qu'il avait reçu. Elle ne désirait qu'une chose, qu'il quittât son domicile, qu'il n'y revînt pas, plus jamais. Elle fut soulagée lorsqu'il déclara:
- Je m'en vais. Je ne m'occuperai plus de la vente de votre maison. Allez au diable.

Après le départ de l'individu, Ewel dut se détendre un moment. Elle réfléchit à la promptitude et à la brutalité avec laquelle l'esprit humain peut répondre à une stimulation négative, à la fragilité de l'équilibre psychique. Cet incident ne la découragea pas de mener son projet à bien, mais il semblait préfigurer que le parcours jusqu'à la nouvelle maison serait semé d'embûches.

Un an et demi après la découverte du terrain, les travaux de construction commencèrent et occupèrent Ewel jour et nuit. Elle se rendit quotidiennement sur le chantier, supervisa les progrès et signala systématiquement les dysfonctionnements à l'architecte qui finit par s'énerver:
- Je ne veux plus que vous m'envoyiez toutes ces lettres, s'insurgea-t-il.
 
Elle dut apprendre à lâcher prise; néanmoins le projet l'absorba plus qu'elle ne le voulut. Un jour, l'architecte annonça aux deux familles que leurs maisons seraient de couleur rouge. Eva réagit avec enthousiasme, Ewel fut plus réservée. Elle avait imaginé une maison blanche, immaculée. Elle dut réajuster toutes les images mentales qu'elle s'en était fait. Une maison rouge lui rappelait les toiles d'Edvard Munch intitulées Vigne vierge. De grands aplats rouges représentant la vigne automnale y couvraient les façades d'une villa pour suggérer le sang et l'angoisse existentielle à l'intérieur de ses murs. Malgré ses réserves, Ewel finit par accepter la couleur de sa nouvelle maison. Elle serait rouge brique comme la maison où elle était née en Allemagne, elle aurait le même numéro également: le numéro treize. Ewel n'était pas superstitieuse. Après un grand nombre de soucis à cause de servitudes non réglées, de canalisations mal définies, la maison rouge fut bâtie et devint très belle. Mais la maison rouge abrita le pire des malheurs, le pire des drames qui puisse survenir dans une famille. Ewel s'en voudrait d'avoir usé tant d'énergie pour des murs, de ne pas avoir vu les difficultés de Tal, de ne pas avoir été suffisamment présente pour lui, de ne pas l'avoir soutenu et aidé pour son travail de maturité. Tout comme les habitants des maisons peintes par Munch, elle devrait apprendre à vivre dans la maison rouge, malgré sa blessure béante et son existence brisée.


Edvard Munch, Vigne vierge rouge