dimanche 3 octobre 2010

Chapitre trente

Dernière semaine

"Que feriez-vous s'il ne vous restait qu'une semaine à vivre?" serait un trivial sujet de composition en allemand pour entraîner l'usage grammatical de l'irréalité ou du conditionnel. Que fit Tal pendant la dernière semaine de sa vie? Ses journées ressemblaient à n'importe quelles journées ordinaires de n'importe quelle banale vie d'adolescent.

Le dimanche premier octobre, Ewel proposa à son fils de l'accompagner dans son centre de remise en forme à l'occasion d'une journée portes ouvertes. A son grand étonnement, il acquiesça. Ewel rit de bon cœur en le voyant s'appliquer à suivre les simples chorégraphies proposées par l'entraîneur, elle sourit affectueusement à le voir souffler et souffrir lors des exercices d'assouplissement: en réalité, il se débrouillait plutôt bien. Après le cours, elle le présenta fièrement à ses connaissances du centre. Tout lui paraissait plaisant chez lui: sa taille, son physique, ses manières. Elle aimait son fils et elle appréciait l'admiration qu'il suscitait. Enfin, après une séance de sauna, tous deux rentrèrent fatigués, mais détendus et heureux. Dimanche soir, Tal partit donner un coup de main à un mini-festival de cinéma organisé par le Parlement des jeunes. Il rentra de bonne heure, les films projetés ne l'intéressant pas:
- Quelle coïncidence! dit-il à sa mère en fermant la porte, j'ai revu des personnes que tu viens de me présenter ce matin.

Lundi, Tal se rendit à l'école comme d'habitude. Le soir, il alla à son cours d'escrime comme tous les lundis depuis onze ans. Après le sport, il eut juste le temps d'avaler un morceau de pizza avant d'enfourcher son vélo en compagnie de Naïm pour se rendre à la répétition de l'orchestre communal comme toutes les semaines. Pour rien au monde, il n'aurait manqué ces rencontres musicales hebdomadaires.

Mardi, après une longue journée d'école, Lena, que Tal qualifiait avec humour par le titre de Madame la Présidente parce qu'elle dirigeait le Parlement des jeunes, vint chercher son copain pour l'emmener au théâtre. Ewel rencontra les deux amis dans la cuisine où ils se préparèrent un repas rapide en plaisantant. L'amitié entre la jeune fille et Tal la ravit. Elle estimait que le dynamisme de Lena faisait du bien à son fils un peu passif. Lorsqu'ils partirent à vélo, Ewel les suivit des yeux avec bienveillance. Plus tard, elle apprendrait de la bouche de Lena qu'ils n'étaient pas allés voir la pièce comme ils l'avaient planifié. En fait, ils s'étaient rendus dans un bar alternatif pour boire un verre et bavarder. A cette occasion, Lena aurait avoué à son ami ses fantasmes suicidaires auxquels il avait réagi avec désinvolture:
- Tu parles de ton suicide! Ça signifie que tu n'as pas l'intention de le faire. Si tu voulais passer à l'acte, tu n'en parlerais à personne!
Lorsqu'elle protesta, il ajouta avec un haussement d'épaules.
- Alors fais-le! Qu'est-ce que tu attends.

Mercredi, après la matinée au lycée, Tal passa toute l'après-midi dans sa chambre devant l'écran de son ordinateur sous prétexte de travailler à son TM. Cette bonne volonté rassura Ewel. Le soir, à sa stupéfaction, il lui annonça soudain qu'il partait dormir chez son camarade Johan. Le lendemain, les deux jeunes gens devaient se rendre de bonne heure à une journée d'informations sur l'armée. Jusque-là, Tal n'avait pratiquement jamais dormi chez des copains. Ewel soupira, son fils semblait mieux se porter, il s'était ouvert aux autres et vivait pleinement sa vie d'adolescent. Deux semaines après sa mort, les parents reçurent son carnet militaire sur lequel il avait collé une minuscule étiquette; mots ironiques griffonnés en anglais inspirés des slogans hippies qui devaient constituer une maxime posthume: "Make love, not war"!

Jeudi, Tal se trouvait à la maison lorsque sa mère revint du travail. Il lui résuma immédiatement sa journée:
- Nous avons passé une nuit blanche avec Johan! On a discuté toute la nuit.
- C'est malin! J'espère que cela valait au moins la peine. Et ta journée à l'armée, comment s'est-elle déroulée?
- Je sais ce que je vais faire l'année prochaine!
- C'est-à-dire?
- Je ferai mon service militaire d'une traite, en neuf mois: soit dans l'orchestre militaire si je réussis les examens d'admission, soit chez les sanitaires. En médecine, ce sera reconnu comme un stage.
- Alors, tu es décidé à faire la médecine.
- Je pense que oui, mais j'ai encore le temps d'y réfléchir!
Comme Tal n'était pas vraiment au clair par rapport à ses études et à sa carrière professionnelle, le projet d'accomplir le service militaire en une année à la place des cours de répétition annuels jusqu'à l'âge de trente ans parut excellent à la mère. Petit à petit, son avenir après l'école semblait prendre forme.

Un peu plus tard, Ewel apprendrait par Miranda que cette dernière avait pénétré jeudi après-midi vers quatre heures dans la chambre du jeune homme et qu'elle l'avait découvert dans une position inhabituelle: couché à raz le sol, sur le dos, les mains jointes sur le ventre, les yeux fermés. Etait-il fatigué par sa nuit blanche ou se préparait-il à son départ définitif en empruntant la position de gisant?

Vendredi, Tal retourna normalement à l'école. Sur le chemin du retour, Corinne lui proposa qu'ils révisent le champ de l'examen de biologie avec l'aide de sa mère qui avait un titre universitaire dans cette matière: ils devaient rattraper cet examen. Il déclina son offre en souriant, usant d'une formule mystérieuse:
- Non, merci, je n'en ai pas besoin.

En fin d'après-midi, Raymond demanda au jeune homme de l'aider à transporter un large panneau du rez-de-chaussée dans sa cave. Tal s'exécuta aussitôt, mais refusa la proposition des voisins de rester boire un verre sous prétexte de son TM. Raymond plaisanta:
- Tu pourrais entreprendre un travail sur comment faire un travail de recherche.
- Ça, je saurais encore le faire! rétorqua le jeune homme tristement.
Lorsqu'il les quitta, Eva remarqua le regard fuyant et inquiet du jeune homme. Malgré cette subtile impression, elle ne lui posa pas de question.

Le même soir, il déclara à ses parents qu'il resterait à la maison pour avancer son TM. Un ami l'appela sur son téléphone portable pour lui demander pourquoi il ne venait pas à son anniversaire de dix-huit ans. Tal déclina également l'invitation, souhaita un bon anniversaire au jeune homme et s'apprêta à monter dans sa chambre. Ewel lui fit remarquer qu'elle trouvait regrettable qu'il n'allât pas à la fête. Tal réagit avec indifférence.

Samedi, le jeune homme passa toute la journée devant son ordinateur, prétextant toujours son travail de recherche. En réalité, il gaspilla ses précieuses heures à s'entraîner à de stupides jeux stratégiques en compagnie de Naïm, qui dit avoir passé une belle journée complice en présence de son frère aimé. Le soir, les deux garçons descendirent dans la salle à manger pour partager le repas familial en compagnie de leurs grands-parents. Qu'y a-t-il de plus banal que la vie de tous les jours?

Jean Cocteau disait: "Si nous pouvions mesurer la distance qui nous sépare de ceux que nous croyons le plus proches, nous aurions peur." (Jean Cocteau, Opium, Stock, 2003)