dimanche 3 octobre 2010

Chapitre trente-trois

Surlendemain

La première volonté d'Ewel avait été de voir son enfant. Lundi, en fin de journée, son vœu fut exaucé. Tal reposait dans la crypte d'une vilaine chapelle à côté du théâtre où elle s'était rendue avec ses élèves une semaine plus tôt. Ewel n'avait jamais vu de cadavre. On lui avait dit que les morts étaient beaux et sereins, qu'elle ne devait pas avoir peur. Elle se précipita sur le cercueil ouvert où reposait son fils dans des draps de soie blanche. Il portait le t-shirt qu'il avait acheté pendant les vacances aux Canaries sous une chemise blanche à longues manches. Alors qu'il avait été si beau de son vivant, son visage inerte, privé de son âme, exprimait à la fois exaspération et regret. Ewel embrassa cette face inanimée, étrange, caressa les belles mains de son fils croisées sur son abdomen. Elle répéta sans cesse la même question: "Pourquoi Tal, mais pourquoi, pourquoi donc?" Alors qu'elle aurait désiré s'étendre aux côtés de son enfant, pour rester définitivement avec lui, Yoav et grandma l'arrachèrent de force à la crypte pour la ramener dans le monde des vivants. Un monde où on souffre, où on s'acharne, mais où on respire et où le soleil brille. 

Pour prendre congé de lui, elle rendit trois fois visite à son fils bien-aimé. Pour son dernier voyage, elle lui apporta l'Iliade et l'Odyssée d'Homère ainsi que ses baguettes de batterie. Lors de sa troisième et dernière visite, elle fut rejointe par Matthias, le fils de Gisela qui avait étudié avec elle vingt ans plus tôt, le fidèle ami de Tal. Le jeune homme fut bouleversé par la vision de la dépouille de son camarade. Or, Ewel, noyée dans les profondeurs de son propre chagrin, rendue insensible par l'intensité de sa douleur, ne perçut pas le choc du jeune homme et ne put lui être d'aucun soutien. En revanche, elle admira en silence son magnifique geste: prendre ainsi congé de son camarade était le témoignage d'une amitié indéfectible, même au-delà de la mort. Si seulement Tal avait eu conscience d'avoir été tant aimé!

Ewel vit, sans vraiment s'en rendre compte, le très grand nombre d'amis, d'élèves, de voisins et de collègues qui s'étaient déplacés à l'occasion de l'enterrement de son fils. On lui rapporta qu'elle avait été digne et courageuse. Il n'en était rien: le choc l'avait hébétée. Ce qu'elle observa dans son détachement, c'était le cercueil en bois de chêne porté par des camarades et l'enseignant de son fils. Elle remarqua la présence charismatique et humaine du rabbin, soulagée de ses paroles réconfortantes, exemptes de jugement:

 "La vie en hébreu se dit khaïm. C'est un pluriel. On ne parle pas de la vie, mais des vies comme pour affirmer que la vie de l'individu n'est pas un trait rectiligne.
La vie est comme un faisceau composé d'une multitude d'éléments qui interagissent entre eux. Pour certains d'entre nous ce faisceau, même lourd, est supportable.
Pour certains d'entre nous, ce faisceau offre de multiples possibilités qui justifient l'envie de vivre encore et encore plus.
Mais certains, ce faisceau les enserre, ce faisceau est d'une pesanteur insupportable. Courage ou oubli de soi, le geste qu'a accompli Tal restera une énigme pour la plupart d'entre nous.
Les proches et vous en particulier, Ewel, Yoav et Naïm, allez vous poser de multiples questions, remettre en cause ce que vous avez fait.
Mais l'entendement ne vous permettra pas, comme il ne permettra à personne, de comprendre son geste dans sa totalité. L'a-t-il compris lui-même avant de le commettre?
Certains affirment la liberté individuelle.
Mais pour d'autres, en constatant les influences multiples qui pèsent sur chaque individu, cette liberté est réduite comme une peau de chagrin.
Alors parfois, l'horizon est obstrué et le faisceau de la vie enferme l'individu qui ne croit plus pouvoir aller vers une lumière terrestre.
Tal était de ceux-là. Son geste est un cri de souffrance, une expression de douleur. Du fond de son obscurité, il a préféré trouver le silence du repli extrême sur lui-même. Son preste sourire s'est éteint. Sa voix s'est tue…"

Ewel entendit ces paroles. Elle entendit également les textes lus avec courage par sa sœur, Diane, et par sa belle-sœur, Netta, qui avait le fait le déplacement depuis Israël en compagnie des deux frères de Yoav. Elle entendit le kaddish récité par ce dernier en pleurs. Elle observa l'ensevelissement de la dépouille qui fut rapidement recouverte de terre et de roses blanches. Elle nota les personnes qui défilèrent devant elle, la saluant, l'embrassant, l'encourageant: elle avait l'impression de revivre en résumé sa vie commune avec Tal, du jardin d'enfants jusqu'au lycée en passant par les écoles privées qu'il avait fréquentées, les représentants de tous les ordres d'enseignement, les témoins importants, les amis de toutes les étapes de son existence tronquée étaient venus. Elle ressentit la fatigue puis l'épuisement due à la position debout. Elle apprécia les mélodies que l'orchestre communal entonna en l'honneur du musicien qui les avait quittés. Alors qu'elle avait perçu les images et les sons de la cérémonie, le tout gardait un caractère irréel, fictif comme s'il s'était agi d'un film dont elle était seulement spectatrice.

Le directeur du lycée de son fils lui remit une enveloppe contenant les phrases que les camarades de Tal avaient écrites après l'annonce de la monstrueuse nouvelle. Ewel lui en fut reconnaissante et garda ces précieux témoignages amicaux, dont voici quelques-uns:

Tal et ses lunettes de soleil: "le talentueux"!

Brillamment incompris…

"Salut, beau blond!"
"Mais, je ne suis pas blond!"

Pourquoi? Pourquoi?
Tu avais tout pour toi!
L'intelligence, la gentillesse, la bonté et la beauté. Qu'est-ce qui te manquait? Je ne comprends pas! J'aimerais comprendre.

Tal,
Je te connais peu, mais tu es un exemple pour moi ainsi que pour tous les élèves de terminale. Je te voyais élève de l'année en train de dire ton discours à la cérémonie de maturité.
Nous ne t'oublierons jamais.
Tu resteras dans le cœur de chacun de nous.

Fatal? Brutal? Peut-être!
L'intelligence la plus brillante n'est pas une bonne chose si elle est doublée de solitude.
Regardons autour de nous et ne laissons pas cela se reproduire.
En tout cas, Tal, merci pour le bout de chemin trop court qu'on a partagé.

Adieu Tal, l'homme qui était trop bon et juste pour cette terre si triste et mauvaise.

Tal,
S'il y avait une personne parmi nous qui donnait le bon exemple, c'était bien toi.
Tu nous rappelles que la vie est si fragile.
Toi qui avais une ligne si prometteuse, tu nous a quittés. Quel esprit fort tu avais, je t'admirais, mais pourquoi?
Aucun problème de la vie n'est digne de la mort.
Il y a toujours une solution.

Une solution pour Tal? Cette fois-ci, il empêcha son entourage de lui trouver une solution. Tel était Tal, quand il en eut assez, il se leva, partit, disparut sans le moindre avertissement, en toute discrétion, définitivement.

Les amis et proches continuèrent d'affluer pendant le shiva (veillée funéraire de sept jours dans le judaïsme) et pendant le mois qui suivit le décès de Tal jusqu'au shloshim (trente jours après le décès). La classe de Tal vint faire ses adieux à la famille endeuillée le matin avant d'entreprendre le voyage de fin d'études à Istanbul où leur ami disparu aurait dû les accompagner. Puis, peu à peu, la vie reprit ses droits et tous vaquèrent à nouveau à leurs occupations quotidiennes, familiales et professionnelles. Tous, même Ewel, Yoav et Naïm. Mais pour eux, rien ne ressemblait plus à leur vie passée: il y eut désormais un avant Tal et un après Tal, comme il y avait un avant Jésus Christ et un après Jésus Christ. C'est en ce sens que son fils aurait joué le rôle de messie dans l'existence d'Ewel.