dimanche 3 octobre 2010

Chapitre trente-et-un

Adieux

Le repas du samedi soir en présence des grands-parents avait été convivial et chaleureux; seul Tal était resté plus calme que d'habitude. Ewel ne s'en était pas vraiment inquiétée, habituée aux silences un peu boudeurs de son fils. Grandma avait toutefois fait une remarque sur cette discrétion particulière. Avant de partir, elle monta dans la chambre de son petit-fils pour lui remettre un billet de dix francs comme toutes les semaines. En guise de remerciements, le jeune homme lâcha un "je n'en ai plus besoin" qui surprit la vieille dame. Dans son adolescence, grandma avait été très affectée par la mort de son frère aîné, provoquée par une infection généralisée des os lorsqu'il avait dix-sept ans. Les antibiotiques existaient aux Etats-Unis mais non dans l'Allemagne post-hitlérienne. Les histoires de famille se répètent sans forcément se ressembler. Grandma ne comprit pas les paroles de son petit-fils, elle ne les rapporta qu'après sa disparition. Après le départ de ses parents et de Yoav qui s'était couché de bonne heure, Ewel resta seule dans la cuisine pour y mettre de l'ordre. Il était près de onze heures, lorsque Tal la rejoignit alors qu'elle essuyait la vaisselle.

Sans lui proposer son aide, il s'installa sur l'une des quatre chaises de bar et lui posa une question surprenante:
- Qu'en penses-tu, si je n'obtiens pas ma maturité cette année? lui demanda-t-il.
Ewel ricana:
- Tu te moques de moi, comment pourrais-tu ne pas obtenir la maturité cette année? Avec une moyenne générale brillante comme la tienne?
- Je suis sérieux, je n'y arriverai pas!
- Tu ne peux pas être sérieux, tu y arriveras parfaitement! Mais qu'est-ce qui te fait douter pareillement?
- C'est le TM, je ne peux pas le finir.
- C'est vraiment idiot, tu es le champion de la procrastination, tu attends toujours le dernier moment pour t'y mettre. Mais Tal, tu réussiras! Tu réussis toujours, même avec du retard!
- Non, je ne parviens pas à lire le livre Minimum 1, l'allemand est trop compliqué. De plus, je ne m'en sors pas avec les nombreuses données, statistiques et informations que j'ai trouvées.
- Demain, Tal, on t'aidera. Demain, après le brunch, je te résume le livre et on va trouver une solution tous ensemble. Yoav t'aidera également.
Une solution, une fois de plus, il fallait trouver une solution pour Tal!
- C'est trop tard! De toute façon, mes profs sont nuls. Je les méprise tous. Surtout la prof censée diriger mon mémoire. C'est une incompétente, je ne l'ai jamais rencontrée.
- Tal, ne mélange pas tout, que tu aies des difficultés à réaliser ton TM est une chose, tu ne dois pas blâmer tes enseignants pour ça. Tu dois assumer la responsabilité de tes retards.
- Oh, ça va! Il n'y a pas que cette prof qui est nulle, toute l'école est nulle, j'ai perdu toute ma vie sur un banc d'école. J'en ai vraiment marre, je n'y ai rien appris et en plus je n'obtiendrai pas la maturité.
- Tu ne penses pas que tu exagères?
- Non seulement, je n'exagère pas, mais j'irai encore plus loin: mes camarades sont des imbéciles. Au cours de math, ils font semblant de s'intéresser, ils posent des questions idiotes. A la pause, il s'amusent à des jeux gamins. Ça fait quatre ans qu'ils répètent toujours les mêmes stupidités. Avant j'étais timide et je n'osais pas approcher les gens, maintenant, je ne suis plus timide et les gens me déçoivent.
- Ah! Me voilà rassurée, avec de tels complexes de supériorité, je suis au moins sûre que tu ne te feras jamais de mal!
Pourquoi Ewel redoutait-elle toujours que son fils se fasse du mal? La réponse de ce dernier la stupéfia:
- Détrompe-toi, maman, ce sont les gens qui s'aiment qui finissent par se suicider.
Ewel arrêta d'essuyer le verre à vin qu'elle tenait de la main droite. Où avait-il trouvé cette citation? Dans quel mauvais roman l'avait-il lue? Ou était-ce sa propre conviction? Elle observa le visage de son fils, dont l'expression l'inquiéta: elle y lut un mélange de colère et de détermination inconnues jusque-là.
- Tal, que dis-tu? interrogea-t-elle d'une voix hésitante. Tu ne penses pas ce que tu dis. Non, c'est n'importe quoi. Nous faisons partie d'une famille de survivants. Pense à ta grand-mère! D'ailleurs, la vie vaut la peine d'être vécue. Regarde-moi, j'avais des moments de désespoir quand j'étais jeune, aujourd'hui je sais que chaque minute a de la valeur. Je vous ai conçus toi et Naïm. J'ai une belle maison, un métier intéressant. C'est vrai qu'avec ton père la relation n'est pas toujours aisée, mais ça arrive dans tous les couples. Contrairement à la plupart d'entre eux, nous sommes toujours ensemble! 

Plongée dans le fil des ses pensées, Ewel se rendit compte que sa relation avec Yoav ne pouvait pas être un exemple pour son fils. Quelques mois plus tôt, en colère contre son mari, elle s'était demandé à voix haute pourquoi elle avait fait l'erreur de partir en Israël. Tal avait répliqué à son monologue avec une phrase qui lui avait arraché un sourire:
- Heureusement que tu es partie, sinon Naïm et moi-même n'existerions pas!
Soudain, elle le questionna:
- Tal, dis-moi, as-tu déjà connu l'amour, l'amour physique?
- Non, j'ai peur d'être déçu.
Pour le jeune homme, ce sujet était clos; en revanche, il enchaîna sur son raisonnement négatif:
- Non seulement, j'en ai marre de l'école, mais j'ai décidé que je ne ferais plus de musique!
De plus en plus alarmée, commençant à percevoir la détresse de son fils, Ewel l'interrogea sur sa plus grande source de plaisir:
- Je ne comprends pas! Pourquoi cette envie soudaine d'arrêter la musique? Qu'en est-il de tes projets de composition et d'enregistrement? Qu'en est-il de ton intention de faire de la musique pendant ton service militaire?
- J'ai décidé que je n'achèterais pas les micros pour les enregistrements. A part ça, je ne suis pas du tout sûr d'être reçu par l'orchestre militaire. D'ailleurs, à quoi ça sert l'armée dans un pays en paix. Il faudrait au moins faire l'armée dans un pays en guerre.
- Eh bien, pars en Israël, si c'est ce que tu veux!
Ewel se surprit elle-même; elle avait toujours essayé de dissuader ses fils de faire leur service militaire dans leur seconde patrie et soudain elle le proposait à Tal après la terrible guerre que la région venait de connaître. Le jeune homme réfléchit un instant:
- J'ai rêvé que je vous tuais, dit-il soudain.

De plus en plus alertée par les étranges propos de son fils, au lieu de lui retourner sa remarque pour qu'il l'explicite, Ewel dit maladroitement:
- Ça me paraît normal, Tal, à l'adolescence, on tue symboliquement ses parents pour être capable de prendre leur place d'adulte. Pense à la mythologie, pense à Œdipe par exemple.
Tal haussa les épaules:
- Ah, il y a encore quelque chose. Je voulais te dire que je n'aime pas notre nouvelle maison.
A cet instant, avant même qu'Ewel pût répondre, Naïm entra dans la cuisine pour se servir à boire. Le grand frère le reçut en feulant:
- Qu'est-ce tu fiches là! File, fichu frangin! hurla-t-il.
- Tal, je n'accepte pas cette attitude! Naïm a le droit de venir à la cuisine, il ne t'a rien fait, s'interposa Ewel.

En guise de réponse, elle reçut une rafale d'insultes qui la révoltèrent. Puisque son fils était détestable, puisqu'il avait décidé de se disputer avec son jeune frère, elle allait quitter ses grands enfants pour aller dormir. Elle rangea les derniers couverts, lissa le linge de cuisine, le suspendit et fit mine de partir. Un coup d'œil à son aîné la retint un instant. Le désarroi qu'elle devina derrière son voile de colère la toucha. Peut-être qu'un geste affectueux le calmerait un peu. Elle s'approcha de lui avec le désir de l'embrasser. Au même moment, il écarta brusquement les bras, la heurtant violemment, la poussant contre la porte du frigo. Meurtrie, elle croisa ses mains sur sa poitrine et réfléchit sur l'attitude à adopter. A nouveau, elle fut frappée par l'expression étrange du regard de fils. Au lieu de lui faire des reproches, elle lui dit tristement:
- Tal, je t'aime quand même.

Puis, elle monta se coucher avec un serrement au cœur et une pensée qu'elle tenta aussitôt d'effacer de son esprit: et si elle lui avait parlé pour la dernière fois? Si elle ne le revoyait plus? Quelle idée insensée! Le sommeil dans lequel elle tomba assez rapidement effaça toutes ces élucubrations.

"Tal, je t'aime quand même." Ce furent effectivement les dernières paroles qu'elle avait pu dire à son fils. Plus tard, Ewel se torturerait à l'idée qu'elle avait abandonné son fils à un moment aussi crucial. Elle se culpabiliserait jusqu'à l'excès à la pensée qu'elle aurait dû rester avec lui puisqu'elle avait perçu son mal-être. Elle se reprocherait sans cesse de ne pas avoir utilisé la technique de l'écoute active, de ne pas lui avoir renvoyé ses interrogations. Or, elle n'aurait jamais eu la clairvoyance, ce samedi soir, de se rendre immédiatement aux urgences de psychiatrie ou au CEPS, au Centre d'Etude et de Prévention contre le Suicide. Jadis, à cause de l'ignorance des adultes, Tal avait définitivement perdu ses incisives. A présent, à cause de l'ignorance d'Ewel, Tal perdrait sa vie. Elle avait failli, elle avait complètement failli dans son rôle de mère, elle n'avait pas su protéger son fils de ses démons intérieurs. A présent, comment survivrait-elle à un tel échec? Comment survivrait-elle à Tal?

1 Frank Schirrmacher, Minimum, Blessing, 2006. Dans son essai, l'auteur pose la question comment survivre dans notre monde occidental où nous avons un minimum d'enfants. Il commence par montrer que lors de coups du sort, ce ne sont pas les jeunes combattants virils qui survivent, mais les grandes familles solidaires.