dimanche 3 octobre 2010

Chapitre treize

Ecole active

La visite des classes de l'école enfantine publique avait déçu Ewel. Les enfants y réalisaient des piquages, c'est-à-dire des découpages de formes stéréotypées à l'aide d'aiguilles car les ciseaux étaient considérés comme dangereux. Ils dessinaient des sujets imposés par leurs enseignantes, réalisaient de menus bricolages, apprenaient à compter jusqu'à dix et étaient initiés à quelques lettres de l'alphabet, celles de leur prénom. Pas de place pour la créativité! Pas de place pour l'imperfection enfantine: la main de l'adulte était omniprésente. Pas de place pour un véritable apprentissage! Pensive, Ewel regagna son domicile: comment Tal se sentirait-il dans un tel environnement? Il avait clairement exprimé son envie d'apprendre à lire, à écrire et à calculer. Ne serait-il pas déçu par un programme qui ressemblait à s'y méprendre aux activités de la crèche? Ewel fit part de ses réflexions à Yoav: il fallait trouver une solution.

Celle-ci se présenta par l'entremise de leur amie Susanne qui élevait seule sa fille et était particulièrement attentive à son bien-être. Elle apporta un journal et leur montra une petite annonce: on y communiquait l'ouverture prochaine d'une école active à proximité du lieu de travail de Yoav. Une soirée d'informations avait lieu le surlendemain. Yoav s'y rendit finalement sans sa femme retenue par une réunion professionnelle. La présentation des enseignants et pédagogues l'enthousiasma à un tel point qu'il inscrivit Tal à la fin de la soirée sans même demander l'avis d'Ewel. C'est ainsi que Tal devint le tout premier élève de la toute nouvelle école active. Ce fut le début de trois années de bonheur et d'épanouissement, du moins aussi longtemps que Tal se trouvait en classe. A la maison, il acceptait moins aisément les règles de conduite et s'insurgeait contre pratiquement tous les gestes du quotidien, compliquant la vie de famille à outrance. Ainsi, il s'opposait aux bains journaliers, refusait d'aller au lit, de s'habiller ou de se déshabiller. Régulièrement, Yoav, qui effectuait tous ses déplacements à vélo, l'installa sur le siège d'enfants en pyjama et en pleurs. Tal hurlait alors jusqu'à leur arrivée à l'école. Là, il se métamorphosait, acceptait de se changer et participait aux activités scolaires avec un plaisir non simulé.

Tous les matins, après le conseil de classe où les élèves apprenaient à animer les débats, à s'écouter les uns les autres, à gérer des conflits et à faire des choix démocratiques, chaque enfant avait la possibilité de s'inscrire dans un atelier où il s'engageait par un contrat à rester jusqu'à l'achèvement de sa tâche. C'est ainsi que Tal commença à lire avant cinq ans, qu'il apprit le partage et le respect des autres enfants, qu'il fut initié aux mathématiques, à l'anglais, à l'informatique et aux découvertes les plus diverses comme la géographie, l'histoire de la Suisse, le chant, etc. Un jour, il rentra à la maison enthousiaste:
- Je veux vous amener au musée pour vous montrer des sculptures! - annonça-t-il à ses parents.
Le samedi suivant, toute la famille se mit en route pour se rendre dans un petit musée de la Vieille Ville où se trouvait une exposition temporaire de statuettes des Cyclades. Ewel fit remarquer à la caissière que ce n'étaient pas eux, les parents, mais à l'inverse lui, leur fils, qui emmenait sa famille au musée. La responsable fut tellement touchée par l'initiative du garçonnet qu'elle offrit gracieusement l'entrée du musée à tous les quatre.

Quelques années plus tard, Ewel partit avec ses fils et deux amies sur l'île de Santorin dans les Cyclades. Comme les enfants et les copines désiraient faire de grasses matinées, Ewel prit l'habitude de partir seule de bonne heure pour découvrir l'île à pied. Un matin, elle se rendit dans le musée archéologique de Thira dans l'espoir d'y revoir les jolies statuettes qu'elle avait découvertes grâce à Tal. A la place des formes féminines et sobres, elle y trouva de grands Kouros plus tardifs et moins gracieux. Mais surtout, elle tomba sur un groupe de touristes américains dont les éclats de voix créèrent un vacarme assourdissant. D'abord irritée par le chahut, elle remarqua que le groupe bénéficiait d'une visite guidée et décida de le rejoindre pour suivre les explications de la spécialiste. Elle s'approcha donc, se mêla au groupe et se glissa devant une vitrine de miniatures que la guide était en train de commenter: il s'agissait de jouets en terre cuite retrouvés sur un des deux sites archéologiques de l'île. Elle aurait souhaité demander pourquoi on avait retrouvé des jouets à proximités des tombes. Toutefois elle se retint, pour ne pas attirer exagérément l'attention sur elle.

A son étonnement, un grand homme sur sa droite formula presque la même question. Elle leva les yeux et l'observa: outre sa haute stature, il était d'âge moyen, bronzé, en tenue estivale, décontracté. Son visage lui parut d'emblée connu. Son anglais trahissait un léger accent allemand, de sorte qu'elle se demanda s'il était une connaissance de ses parents. L'homme la remarqua et la scruta également. Comme il ne fit pas mine de la reconnaître, elle abandonna l'idée de le saluer pour écouter à nouveau les éclaircissements de la guide. Or, elle eut de plus en plus de mal à se concentrer, ressentant progressivement une sorte de malaise. Etait-elle à sa place dans le groupe américain, n'était-elle pas une intruse indésirable? Désemparée, elle découvrit la caissière du musée un peu à l'écart munie d'un appareil de photo qu'elle orienta vers le groupe. Elle fit quelques pas en sa direction et chuchota:
- Are these poeple famous?
- Yes, it's the family of Mister Switz Iniger.
- Who is Switz Iniger?
- An artist!
- A greek artist? demanda-t-elle stupidement, puisqu'elle savait qu'ils étaient Américains.
- No, no greek artist, american artist, very, very famous! - murmura la caissière.

Ewel se gratta la tête et retourna le nom de famille dans son cerveau. Elle ne connaissait décidément pas de Switz Iniger. Après un moment de réflexion assidu, elle finit par se rendre compte de la situation. Elle s'était introduite dans la famille Schwarzenegger et n'avait pas reconnu Arnold. Honteuse, elle quitta précipitamment le musée et retourna à la maison où elle raconta son anecdote à ses enfants et amies. Tous plaisantèrent et Tal surtout rit de bon cœur. Il se moqua de la rencontre de sa mère avec Terminator, dont il n'avait pourtant jamais vu le film.

 L'école active autorisa Ewel à effectuer un stage d'une semaine pour lui permettre de se familiariser avec les méthodes pédagogiques innovatrices. Contrairement à ce qu'elle avait vu à l'école publique, les enfants créaient, apprenaient, réalisaient des travaux personnels avec les encouragements mais rarement l'ingérence des adultes. Les dessins n'y étaient pas parfaits, mais originaux, les textes maladroits avec des fautes d'orthographe à faire pâlir Monsieur Pivot, mais ils avaient le mérite d'être écrits par les enfants. Lorsqu'il avait quatre ans, un premier texte de Tal fut retranscrit par un enseignant, mais signé par ses soins:

Les vacances de Batman
J'étais en Israël. J'ai vu juste la queue d'un dauphin et j'avais un lapin en peluche qui s'appelle Boby. J'ai joué à Robin des Bois avec mon coussin belle Marianne et j'ai aussi joué aux cow-boys avec mon papa qui m'a photographié. J'ai dormi dans un petit hôtel et j'ai commencé à écrire des choses.                                            Tal (janvier 1993)

A l'intérieur du texte, le garçonnet avait entouré au crayon les conjonctions "et" ainsi que les prépositions "avec". C'est en reconnaissant les mots qu'il apprit à lire bien avant l'âge de la scolarité obligatoire.

A l'école active, les programmes, les rythmes d'étude et le temps libre, tout était adapté aux enfants, à leur âge et à leur personnalité. Tal y fut vraiment heureux. Alors pourquoi l'avoir retiré après trois ans? Malheureusement, Yoav et Ewel ne pouvaient plus payer l'écolage pour leurs deux enfants. Leur décision d'acheter une maison les obligea à un compromis. Le cœur lourd, ils finirent par inscrire leurs fils à l'école publique communale. Ewel était persuadée que les trois belles années passées par Tal dans le cadre stimulant de l'école active lui seraient toujours bénéfiques, qu'elles constitueraient un heureux souvenir d'enfance auquel il pourrait toujours se raccrocher.