dimanche 3 octobre 2010

Chapitre quatre

Renaissance

Rentrer chez elle avec un nouveau-né fut une épreuve pour Ewel. Alors que l'allaitement s'était plutôt bien passé en clinique, el
le n'avait plus assez de lait à son retour à la maison. Tal était un nourrisson exigeant qui demandait à boire toutes les deux heures, dormait peu et hurlait beaucoup. Ewel ne savait pas encore qu'elle ne dormirait plus une nuit complète pendant les six prochaines années. Parfois, elle se demandait si l'agitation de son fils était due à sa circoncision: pour satisfaire à ce rituel primitif, ils n'avaient pas fait appel à un mohèl (rabbin responsable de la circoncision), mais à un chirurgien. C'est ainsi que Tal fut opéré en même temps que Samy, un petit musulman. Ewel se mit à rêver: elle espérait que ce serait là un signe de paix future.
Consternée, elle constatait que son corps s'affaiblissait de jour en jour. Sa mère lui répétait qu'une jeune accouchée était forte malgré sa sensibilité exacerbée; or, il n'en était rien. D'ordinaire vive et énergique, Ewel sentait que ses forces vitales l'avaient abandonnée. Les saignements qui avaient cessé en clinique recommencèrent à la maison. Peu à peu, la douleur rampante qui s'était manifestée au cinéma réapparut et s'installa en permanence dans son bas-ventre. Elle était fatiguée et irritable. Heureusement, Yoav se révéla être un père aimant, attentionné, débordant d'énergie. Dès son retour du travail, il revêtait son nouveau rôle, baignant, berçant, calmant son petit garçon, accordant un peu de répit à sa femme.

L'état d'Ewel continua à se détériorer. Comme son médecin avait pris ses vacances, elle se rendit chez son remplaçant pour un contrôle de routine. Elle lui signala ses symptômes inquiétants qu'il banalisa:

- Ce n'est rien! Vous devez avoir une infection de la matrice qui vous fatigue. Je vous prescris huit jours d'antibiotiques et vous verrez que cela vous remettra sur pieds.
En un premier temps, les médicaments entraînèrent effectivement une amélioration de son état. Or, peu après l'interruption du traitement, son corps se révolta de nouveau. Cette fois, le visage jovial et bronzé de son gynécologue n'exprima pas de joie, mais de l'inquiétude.

- Vous devez immédiatement retourner en clinique pour des ultrasons, lui lança-t-il, il y a quelque chose d'anormal.


Le lendemain, Ewel et Tal se retrouvèrent dans la même clinique où le dernier était venu au monde moins de deux mois plus
tôt: c'était un véritable retour à la case départ. Alors que la mère était opérée d'urgence d'un kyste ovarien, le bambin se retrouva dans la pouponnière parmi les nouveau-nés. Comme il mesurait presque soixante centimètres et pesait plus de six kilos, il paraissait un géant parmi les Lilliputiens. Les visiteurs exprimaient leur surprise à la vue de cet énorme nourrisson. Ewel, quant à elle, allait de mal en pis: une surinfection provoqua des vomissements et de la fièvre, de sorte que le corps médical était en alerte permanente. Epuisée, elle n'éprouvait plus le plaisir ni même l'envie de voir son bébé, tout lui était indifférent. Elle n'avait qu'un désir: en finir avec la souffrance, s'endormir définitivement. Même la morphine qu'on lui administra ne la soulageait plus.

Et pourtant, une semaine environ après son hospitalisation, elle se réveilla un matin transformée. La douleur avait presque disparu et lorsque l'infirmière entra en pous
sant Tal dans un couffin presque trop petit pour lui, elle se redressa et sourit à son bébé.
- Salut mon bonhomme, mon petit Talisman! Je suis bien contente de te voir!

- C'est moi qui suis content de vous voir, lui lança le médecin qui entrait au même moment pour sa visite matinale, vous nous avez fait très peur!
- Pourquoi donc?

- Votre état fiévreux, vos délires et votre état général: tout cela n'a pas été très encourageant. Mais vous voilà tirée d'affaire, j'en suis ravi.
Le visage du gynécologue reprit l'expression joviale qu'elle appréciait tant chez lui. Elle réussit à se lever et à faire quelques pas. Le même après-midi, elle poussa le couffin à travers le couloir de la clinique.

Dans la pouponnière, elle fit une découverte bouleversante: un bébé trisomique gesticulait dans un lit à barreaux:
- Ses parents ont décidé de l'abandonner à la naissance, lui expliqua la soignante, alors qu'Ewel restait figée devant la couche du petit être. Après ces journées de lutte pour sa survie, Ewel se sentit soudain envahie d'une grande tristesse: comment des parents avaient-ils pu abandonner un nourrisson, même handicapé? Elle n'oublierait plus jamais ce petit, elle regretterait de ne pas l'avoir emmené avec elle, elle y repenserait régulièrement. Peu avant la mort de Tal, elle apprendrait par hasard que le bambin était en réalité une fillette qui était décédée avant sa première année.

Le lendemain, un jour avant de quitter la clinique, Ewel prit une initiative étrange: écrire des lettres à un Tal qu'elle imaginait adulte, lisant un jour ses missives:

Mon chéri,
Je t'écrirai de temps en temps pour noter les pensées éphémères qui nous concernent. Je t'ai désiré, rêvé, voulu. Pendant neuf mois, je t'ai imaginé. La réalité - toi - dépasse toutes mes espérances. Tu es magnifique: une mère n'est jamais objective, mais moi, je sais que tu es superbe! J'ai voulu ta vie et je veux que tu vives tant que je serai vivante. Et pourtant, petit Tal, cette aspiration à la vie, cet instinct peut-être, je ne les ai pas toujours eus. Adolescente, la vie me répugnait, j'admirais les suicidés célèbres - Robert Schumann, Stephan Zweig, Marilyn Monroe etc. - et je reprochais à mes parents de m'avoir fait endurer la terrible épreuve de la vie. Maintenant tu es là et tu te blottis dans les bras des infirmières qui s'occupent de toi. J'espère qu'un jour tu aimeras la vie! Qu'un jour, tu aimeras les femmes! Qu'un jour, tu aimeras, tout simplement. La vie n'est jamais facile. Malgré ta venue en clinique avec moi, la maladie nous a séparés pendant quelques jours. Mais cette séparation n'est rien comparée à celle du petit trisomique abandonné qui reposait à tes côtés dans la pouponnière. Jamais je ne t'abandonnerai, mon chéri!

Plus tard, Ewel se rappela son séjour en clinique avec gratitude. Elle était consciente que, si elle avait vécu au début et non à la fin du vingtième siècle, on aurait dit qu'elle était morte en couches. Probablement, si elle était partie à cette période de sa vie, le suicide de Tal à dix-huit ans aurait suscité compréhension et compassion: "il n'a pas supporté la séparation d'avec sa mère et a fini par la rejoindre", aurait-on dit. De toute façon, les vœux exprimés dans la première lettre d'Ewel ne se réalisèrent pas. Tal n'aima pas suffisamment la vie, ni les femmes.

Quelques mois après l'opération, Ewel fut bouleversée par une nouvelle tragique. Suite à un accident à moto, le jeune époux de sa cousine germaine Hilde se retrouva soudain dans un coma dont il ne se relèverait plus. Il avait été pressé ce soir-là de quitter son travail et de rejoindre sa jeune femme et leur bambin âgé de six semaines tout juste. Dans un virage serré, un chauffard égaré sur la voie de gauche le faucha. Ewel n'avait pas encore vraiment pris conscience jusque-là que la vie peut soudain basculer: on s'installe sur une moto, on reçoit une lettre ou on s'affaire devant un ordinateur. Ce qui a été n’est plus.