dimanche 3 octobre 2010

Chapitre premier

Fin

Le soleil et les restes de brume de ce beau dimanche d'octobre conféraient aux alentours de la maison rouge une atmosphère épurée d'estampe japonaise. Ewel jeta des regards furtifs à travers la fenêtre et essaya de puiser dans le paysage ukiyo-e l'apaisement qui lui faisait défaut. Elle inspira profondément et se retourna vers son écran d'ordinateur pour entreprendre son travail, pour préparer les cours du lendemain, vainement. A mesure que les minutes passaient, son inquiétude grandissait, son ventre se serrait, et malgré sa pratique du yoga, sa respiration se fit moins régulière.

Yoav, son mari, entra dans le bureau sans frapper:

- A propos, j'ai complètement oublié de te dire. Il y a environ une heure, deux hommes sont venus sonner à notre porte, lui lança-t-il.
- Comment ça, deux hommes? C'était qui?
- J'en sais rien, il se sont rendus chez Eva, à côté. Elle leur a proposé de revenir plus tard, quand nous serions rentrés.
Cette banale information la bouleversa, les battements de son cœur s'intensifièrent, son estomac se noua et elle suffoqua.

- Que t'arrive-t-il? s'étonna Yoav.

- Il s'est passé quelque chose de grave! Tal devrait être dans sa chambre en train de terminer son travail de maturité (TM)! Il me l'avait promis, or il s'est absenté toute la journée! Il lui est arrivé quelque chose! Et toi, qui disais tout à l'heure encore qu'il allait parfaitement bien! Tu es aveugle, tu es inconscient, comme d'habitude! hurla-t-elle à l'encontre de son mari ébahi.


Yoav avait l'habitude des explosions de colère de sa femme, mais là, il ne la comprenait vraiment pas. Tal, leur fils, était majeur depuis trois semaines. C'était dimanche après-midi, peu avant cinq heures. Qu'arrivait-il à Ewel? Rien ne justifiait son inquiétude. Tal était sorti faire un tour et reviendrait avant la tombée de la nuit pour se mettre au travail. De toute façon, il n'avait pas besoin de faire d'efforts: tout lui réussissait. Il était un élève brillant, au pire, il passait parfois une nuit blanche pour terminer une dissertation ou un rapport de physique.


Ewel se tenait dans son bureau du premier étage, debout contre la fenêtre, les mains posées sur ses tempes. Elle sentait son cœur frapper à l'intérieur de sa cage thoracique comme un prisonnier claustrophobe contre les barreaux de sa cellule. Soudain elle repéra des silhouettes qui avançaient en direction de leur maison et s'écria:

- Les voilà! Les revoilà!
Elle se précipita dans les escaliers, s'approcha de la porte d'entrée, mais n'ouvrit qu'après avoir entendu l'épouvantable mélodie du Big Ben qui leur servait de sonnette. D'abord, elle ne vit que la plaque d'immatriculation que brandit le premier des deux hommes devant ses yeux, ensuite elle entendit les titres qu'il prononça, mais ne saisit pas les noms des individus; enfin elle distingua un homme d'âge moyen en veste de daim et un autre, plus jeune, en jeans:
- Commissaire X! Et voici mon assistant, Y!
Sans leur laisser le temps d'expliquer la raison de leur visite, elle s'exclama:

- Vous venez à cause de mon fils?

- Oui!

- Il lui est arrivé quelque chose?

- Oui!

- Il s'est suicidé?

Avant qu'il n'eût le temps de répondre, elle identifia l'expression horrifiée de l'homme.

- Oui!

- Il est mort?

- Oui!

Avec un cri de douleur, elle s'effondra sur le paillasson. La confirmation du pire des pressentiments la faucha comme les blés en plein été. Malheureusement la nouvelle ne la tua pas. Une foule de pensées lui traversèrent simultanément l'esprit. Il devait s'agir d'un malentendu, les deux individus s'étaient trompés d'adresse, c'était une très mauvaise plaisanterie. Il s'agissait d'une fiction comme dans le roman de Dürrenmatt,
La Promesse, qu'elle lisait avec ses élèves. Les enfants ne meurent pas. Pas ainsi, pas aussi vite! Cela ne pouvait pas être vrai. Et si cette erreur était vraie, cette nouvelle situation était injuste, la pire des injustices! Plutôt mourir que vivre la perte de son enfant, plutôt être enterrée vive que survivre à une telle catastrophe. Yoav avait rejoint le petit groupe au seuil de la porte. Il reçut la nouvelle comme une grenade lui explosant en pleine figure. Or, malgré la blessure béante, il ne chancela pas et avec une force surhumaine, se saisit du téléphone. Après quoi, il partit avec l'assistant Y pour aller informer les parents d'Ewel.

Du fond de l'abîme dans lequel elle avait plongé, de crainte de tomber encore plus bas, Ewel avait rampé à quatre pattes jusqu'au salon et s'était étendue sur le kélim. Restée seule avec le commissaire, elle demanda d'une voix brisée:

- Et comment, comment s'y est-il pris?

- Il s'est pendu!
- Pendu!
Elle se sentit envahie d'une nausée qui l'étranglait.

- Vous n'avez pas constaté s'il s'était procuré une corde? l'interrogea le policier.

Mais oui, Tal possédait une corde. Une corde verte qui avait fait son apparition de nombreuses années plus tôt. A l'époque, Tal s'intéressait aux nœuds marins, après les avoir appris, il s'était exercé avec la corde. D'où venait-elle? A force de la voir traîner dans la maison, elle avait fini par devenir un objet familier. A présent, elle était devenue l'arme d'un crime.

- C'est juste, il possédait une corde, finit-elle par avouer au policier.
Plus tard, Yoav raconta à sa femme qu'il avait retiré l'objet du délit de la chambre de leur fils pour le ranger dans la cave. Pourtant l'arme meurtrière avait mystérieusement réapparu chez Tal, Ewel l'avait vue, mais elle n'y avait pas prêté attention. Elle ressentit soudain un insupportable sentiment de culpabilité.

Entre temps la maison commença à se remplir: les parents, Diane, sa sœur, le mari de celle-ci et Mauris, le frère d'Ewel, les amis proches, Eva et Raymond, les voisins. La nouvelle faisait l'effet d'une avalanche qui gonflait à mesure qu'elle se précipitait sur la commune et la ville, entraînant tout sur son passage.
Ewel répéta la même litanie:
- Je le savais! Je l'avais pressenti! Mais pourquoi, pourquoi a-t-il fait ça! Il était parfait, sauf ses trois incisives, il était parfait! Je veux voir mon enfant, où est mon enfant! Tal, oh Tal!
Cependant, elle ne pleura pas. Pas une larme pour accueillir cette tragédie, le pire des sorts pour une mère: la mort soudaine, brutale de son enfant chéri. Totalement anéantie, elle entendit son beau-frère lui promettre qu'il s'occuperait de toutes les démarches administratives. Les morts ont-ils encore besoin de l'administration? Dans quel monde vivons-nous? Dans un monde propre en ordre où les enfants se suicident et où les survivants doivent entreprendre des démarches bureaucratiques? Dès cet instant, plus rien n'avait de sens, tout était devenu absurde.