dimanche 3 octobre 2010

Chapitre neuf

Crèche

Pendant leur périple aux Etats Unis, Ewel prépara son fils à la crèche en lui parlant des activités qu'on y proposait et des camarades qu'il y rencontrerait. Celui-ci ne se laissa pas duper facilement et lui répondit du haut de ses deux ans: 
- Tal veut pas aller à la crèche, Tal veut rester en Amérique. 
La transition ne se fit pas sans mal, car le garçonnet avait horreur des changements. Forcément, ses premiers jours dans l'institution furent difficiles pour lui et bruyants pour le personnel. Néanmoins, il s'habitua peu à peu à sa nouvelle vie en communauté, aux quatre heures quotidiennes qui le séparaient à nouveau de sa mère. Malgré le grand nombre d'enfants qu'il y côtoyait, malgré la forte personnalité dont il faisait preuve en famille, Tal s'avéra un petit garçon solitaire, timide et craintif. Les jeux turbulents des autres enfants ne l'intéressaient guère. En revanche, il suivait avec une attention soutenue les histoires lues par les éducatrices. Il en réclamait encore et encore. Ses sujets favoris étaient les dinosaures, les contes et les histoires bibliques.  

Lorsqu'il était à la crèche, Ewel avait l'esprit serein et put tranquillement préparer ses cours et enseigner au lycée où elle travaillait alors. Son nouveau lieu de travail se trouvait sur la rive gauche, de l'autre côté de la ville. Par conséquent, ses déplacements en voiture étaient fréquents et l'irritaient par moments. Pour que son fils ne prenne pas de mauvaises habitudes, Ewel essayait de jurer le moins possible. Au volant, elle devait se faire violence pour dire "zut" à la place de "merde", tellement plus efficace. Un jour pourtant, alors qu'elle récupérait son fils après avoir traversé le canton, elle se trouva bloquée par un camion à la sortie de la crèche et ne put retenir un "merde" agacé qui fut immédiatement répété sur la banquette arrière. Surprise, elle se retourna et vit un Tal riant, répétant avec un plaisir manifeste: 
- Merde, merde... 
Oubliant le camion, Ewel expliqua à son fils qu'il ne fallait pas utiliser ce mot et qu'elle regrettait de l'avoir prononcé. Sur ce, Tal lui expliqua:
- A la crèche, elle dit merde!
- Qui ça, Tal, qui dit merde à la crèche?
- La dame de la crèche, elle dit merde.  

Tal était le plus heureux des enfants en déclamant ce mot entouré de tant de mystères; en connaissait-il le sens? Ewel dut accepter que son fils fasse dès lors des expériences et des apprentissages dont elle n'était plus responsable. Plus tard, Tal ne ferait pratiquement jamais usage de gros mots et détesterait la vulgarité. Aussi, il reprocherait à sa mère d'abuser de jurons, ce qui lui arrivait particulièrement fréquemment au volant de sa voiture.

Ewel prit la ferme décision de noter les mots amusants ou les questions de son fils. Elle fut presque un peu déçue, car Tal faisait peu d'erreurs de locution et son raisonnement était étonnamment pertinent dès son plus jeune âge. Lors d'un autre trajet en voiture, alors qu'Ewel écoutait les nouvelles, elle apprit que des émeutiers à Bangkok avaient mis le feu à des voitures en stationnement. Tal, qui avait également entendu les informations, demanda:
- Maman, un mille-feu, c'est un feu avec beaucoup de pattes comme un mille-pattes?
Un autre jour, Ewel lui expliqua qu'il avait un deuxième prénom, Tal David. Sur ce, son fils lui fit remarquer:
- Toi aussi, maman, tu as un deuxième nom, tu t'appelles Ewel K. Il prononça le nom de famille des grands-parents maternels.
A cet âge, il découvrit ses testicules. Alors qu'il croyait parfaitement savoir à quoi servait son pénis, il interrogea sa mère sur sa découverte.
- A quoi ça sert, maman? - demanda-t-il.
- C'est un peu compliqué, Tal. Je pense que c'est trop difficile à comprendre.
Ewel estimait qu'il était trop petit pour recevoir une leçon d'éducation sexuelle.
- Je veux savoir! insista-t-il.
-    Bon, alors d'accord! Quand tu seras grand comme papa, tes testicules produiront des graines minuscules que tu déposeras dans le ventre d'une femme pour lui faire un bébé.
A cette réponse, Tal grimpa sur une chaise, leva les bras et s'exclama:
- Je suis grand comme papa!
Ewel se mit à rire de bon cœur et avant qu'elle puisse répliquer, Tal l'interrogea:
- Elle s'appelle comment, la femme de Tal?

Ewel pleurerait en relisant cette anecdote. A dix-huit ans, Tal était devenu un beau jeune homme. Certaines filles l'admiraient de loin, mais il ne se laissait pas approcher, du moins pas de trop près. Une année ou deux plus tôt, il avait fondé avec des copains le clan des célibataires, moins par dépit que par crainte et timidité. Corinne, une des amies proches de Tal, expliqua à Ewel:
- Tal était une sorte d'homme idéal. Il impressionnait, il faisait un peu peur. Sauf peut-être à des amies d'enfance comme moi. Je le connaissais depuis tellement longtemps déjà.

Tal resta une année en crèche, puis il fallut envisager son passage à l'école enfantine.