dimanche 3 octobre 2010

Chapitre huit

 Samira

Une année avant le mémorable voyage Outre-Atlantique, Ewel avait commencé à enseigner l'allemand et l'anglais dans une école supérieure de commerce à raison d'une douzaine d'heures hebdomadaires. Malgré cette faible dotation horaire, elle se retrouva à la tête de cinq classes d'adolescents avec quatre programmes différents; sa charge de travail était assez considérable. Avant la rentrée scolaire de fin août, elle avait vainement cherché une place en crèche pour son petit garçon. Après l'expérience des maisons d'enfants du kibboutz, elle était favorable à la prise en charge collective des petits, persuadée que cela contribuait largement à les socialiser. A sa grande déception, aucune place en institution n'était disponible. 

C'est ainsi que Tal se retrouva chez Samira, sa mère de jour. Samira était la fille d'un des cousins du roi afghan Zaher Châh qui avaient contribué à renverser le monarque et avaient pris le pouvoir en 1973. Au début des annnées quatre-vingt, elle avait dû précipitamment quitter son pays avec son mari, Nabil, et leur fille aînée, âgée de quelques mois et abandonner ainsi une vie de privilèges et de luxe. Du fait que sa licence en lettres de l'université de Kaboul n'était pas reconnue à Genève, Nabil dut se contenter d'un petit emploi de vendeur, sa femme contribuant au revenu familial grâce à son rôle de mère d'accueil. C'est ainsi que Tal fut reçu chez rien moins qu'une princesse afghane. Cette femme, d'une grande générosité, accepta sans problèmes le fils d'un ressortissant israélien. Une fois de plus, Ewel y vit le signe d'une évolution positive vers la cohabitation des peuples et des religions à laquelle Tal participerait activement, elle en était convaincue. 

Cependant Tal n'était pas un enfant facile. Il ne consentit tout simplement pas à la brusque séparation d'avec sa mère. Bien qu'il passât au maximum quatre heures par jour chez Samira, il lui rendit la vie difficile avec des cris incessants. Après trois semaines, Samira était exaspérée:
- Je n'ai jamais vu un enfant aussi entêté, dit-elle à Yoav et Ewel déconcertés. Je ne pense pas que je vais pouvoir le garder s'il continue ainsi. Rien ne le calme, il refuse de faire la sieste, je ne peux pas le stimuler sans cesse, ni le prendre tout le temps dans mes bras, il est beaucoup trop lourd avec ses onze kilos.
- J'ai une idée! s'exclama Yoav, quand il commence à pleurer, vous m'appelez au bureau, vous lui appliquez le récepteur sur l'oreille, je suis sûr que j'arriverai à le calmer.
- Mais c'est impossible, protesta-t-elle, un bébé ne se laisse pas à apaiser par téléphone.

Malgré son scepticisme, Samira se dit prête à tenter l'expérience; si toutefois Tal ne cessait pas de crier, elle serait obligée de renoncer à le garder. A la grande surprise de tous, la stratégie de Yoav fonctionna à merveille. Chaque fois que c'était nécessaire, le père rassura son fils en lui répétant qu'Ewel viendrait le chercher, que d'ici là, Samira s'occuperait de lui, qu'ils ne l'abandonnaient pas et qu'ils l'aimaient. Plus tard, bien plus tard, la psychologue qui reçut Ewel, Yoav et Naïm dans le Centre d'Etude et de Prévention contre le Suicide leur expliqua que les raisons d'un suicide étaient toujours multiples, un peu comme les nombreux ruisseaux, cours d'eau, gouttes de pluie qui alimentent un lac artificiel dont le barrage finira mystérieusement par se rompre. On ne sait jamais avec certitude quelles gouttes provoqueront la rupture, conclut-elle. La séparation de Tal d'avec sa mère à l'âge de onze mois constitua probablement la première averse qui devait inéluctablement le mener au passage à l'acte.

A mesure que Tal allait mieux, les deux familles se rapprochèrent. Un soir, Samira proposa à Ewel et Yoav de venir goûter des spécialités afghanes. Tal avait finalement accepté de s'assoupir dans le lit pliable au fond du couloir où il faisait parfois de courtes siestes, et les adultes étaient passés à table. Le menu fut délicieux: après les beignets aux légumes et les boulettes de viandes parfumées au curcuma, Samira servit un délicieux poulet Tandoori avec du riz Basmati et du choux farci. Il burent un excellent thé à la coriandre et l'ambiance était cordiale et détendue.
 
Soudain, au moment du dessert, une terrible explosion arracha les deux familles de leur douce torpeur. La porte d'entrée de l'appartement fut arrachée avec une force surhumaine et un homme de grande corpulence tomba raide mort sur le sol entre le couloir et le salon où ils étaient attablés. Le lit de Tal se trouvait heureusement de l'autre côté du corridor, sans quoi la masse humaine l'aurait écrasé. Sous l'effet de la surprise, personne ne bougea, même pas au moment où le garçonnet se mit à hurler: ils regardaient hébétés le colosse étendu dans l'entrée de la pièce. Du sang commença à couler de sa tête, il ne bronchait pas. La première à se ressaisir fut Samira: elle se leva de table et s'accroupit à côté du cadavre. Elle recommanda à son mari d'appeler immédiatement une ambulance, ce dont il se chargea aussitôt. Puis, elle adressa la parole à l'homme, se mit à taper son visage pour le ramener en vie, mais rien n'y fit. Ewel et Yoav se ressaisirent à leur tour et enjambèrent le corps inanimé pour rejoindre Tal qui continuait à s'égosiller. En tremblant, ils soulevèrent leur petit et essayèrent vainement de trouver des paroles apaisantes, tant ils étaient choqués. Samira continua à parler d'une voix déterminée à l'homme qu'elle semblait avoir reconnu. Puis, elle ordonna quelque chose à son mari en persan qu'Ewel et Yoav ne comprirent pas. Nabil s'exécuta, enjamba la porte d'entrée arrachée de ses gonds et se rendit à l'étage supérieur. Quelques instants plus tard, il revint avec une voisine. A ce moment, un miracle se produisit: quelques mots de la voisine suffirent pour que le mort ressuscite: il commença par se racler la gorge, puis bougea sa tête, ses bras et ses jambes, avant de se tourner sur son flanc, de se relever et de faire quelques pas en titubant. La femme qui devait mesurer trois têtes de moins que lui l'enlaça et l'entraîna hors de l'appartement en direction des escaliers. 

Tal continua à pleurer bruyamment, de sorte que ses parents prirent la décision de partir sans tarder. En quittant l'immeuble, ils croisèrent les ambulanciers qu'ils envoyèrent directement au troisième étage. Le lendemain en milieu de journée, lorsque Ewel amena Tal à sa mère de jour, la porte de l'appartement avait été provisoirement réparée. Samira lui fournit un complément d'explications sur les événements du soir: le voisin alcoolique du troisième avait confondu leur appartement avec le sien et, persuadé que sa femme s'était enfermée, il avait défoncé la porte d'entrée. A ce moment, sa tête avait heurté l'armoire à chaussures de l'entrée et il s'était évanoui dans leur salon. Les deux femmes éclatèrent de rire au sujet de cette anecdote grotesque et se moquèrent de leur effroi nocturne. Tal rit également de bon cœur. Pendant toute une année scolaire, il retourna chez Samira, en fait jusqu'au jour où une place en crèche se libéra pour lui. A ce moment, Ewel était déjà enceinte de Naïm.