dimanche 3 octobre 2010

Chapitre douze

Argentine

Avant de faire la connaissance d'Ewel, Yoav avait vécu presque une année à Buenos Aires chez Miguel, son oncle par alliance. Miguel était veuf depuis quelques années. Il avait hérité de la pharmacie de sa femme Shoshana, la sœur d'Avram, et continuait à la gérer. Yoav n'eut aucune peine à convaincre Ewel d'effectuer un voyage en Argentine avec leurs deux enfants âgés respectivement de quatre et un ans pour revoir son oncle.

La famille d'Avram K., avait survécu à la Shoah grâce à la position peu enviable du grand-père Chaïm dans la petite ville de Bransk en Pologne: en tant que Juif, il n'était pas apprécié des Polonais, en tant que communiste, il n'était pas apprécié des Juifs de son shtetl. Au milieu des années vingt, il décida d'émigrer en Argentine, laissant derrière lui sa femme et leurs trois enfants. Six longues années plus tard, il put enfin envoyer à sa famille l'argent nécessaire à la grande traversée. Contrairement à son nom prometteur, l'Argentine n'apporta pas l'aisance à Chaïm. Le jeune Avram dut abandonner l'école pour aider ses parents dans leur modeste commerce et contribuer à financer les études supérieures de ses deux sœurs brillantes. L'aînée, Rachel, devint biochimiste, la benjamine, Shoshana, pharmacienne. Alors qu'elle avait trois enfants en bas âge, Rachel se jeta un jour de la fenêtre de leur immeuble locatif au centre de la capitale. Etait-elle dépressive, son mari la trompait-il comme l'affirmaient les rumeurs: elle ne survécut pas à son geste désespéré, laissant ses enfants orphelins de mère. Si la prédisposition au suicide se transmet héréditairement, Tal était redevable de cette tendance à ses deux familles, maternelle et paternelle.

Après seize heures de vol, la famille K. arriva  fatiguée et soulagée dans la Capital Federal, où les températures du mois de juillet étaient tombées loin au-dessous de zéro. Malgré le froid, l'accueil de l'oncle Miguel fut chaleureux. Comme si Yoav avait été son propre fils, il le reçut avec sa famille dans son petit appartement qui surplombait la Farmacia K. dans la province de Caseros. A peine arrivés, il leur servit un plat garni de viandes diverses et les gâta avec des facturas, sortes de pâtisseries douces. Pendant cinq semaines, la viande devint la nourriture principale de la famille, ce qui plut au petit carnivore Tal, mais finit par écœurer Ewel.

En plus de Miguel, ils rencontrèrent les nombreux cousins de Yoav ainsi que l'oncle Juan, l'époux de Rachel, remarié depuis la tragédie. Malgré le froid et grâce à leur parenté, ils découvrirent les nombreuses facettes du gigantesque damier de la ville à travers le regard d'initiés. Ewel, qui jouissait habituellement d'un excellent sens d'orientation, se perdit complètement parmi les blocs, les "quadras" des provinces de la banlieue de Buenos Aires. Après deux semaines de vie citadine, ils se rendirent en avion dans le Nord du pays à la recherche de températures plus clémentes. Leurs expériences y furent inoubliables. Dans les Andes, pour le plus grand plaisir de Tal, ils croisèrent de véritables gauchos dressés fièrement sur leurs chevaux, gardant d'énormes troupeaux de bétail. Dans la vallée de Humahuaca, ils rencontrèrent d'authentiques Indios vêtus de ponchos tissés multicolores. Alors qu'ils se déplaçaient en voiture de location, ils décidèrent un jour d'emprunter à Salta un vieux train, le Tren de las Nubes, qui devait les mener sur un col à proximité de la frontière chilienne à près de 4000 mètres d'altitude. Le manque d'oxygène rendit malades les deux parents, Tal et Naïm furent moins incommodés, tous deux tétant assidûment leurs biberons remplis d'eau.

A leur retour à Caseros, chez l'oncle Miguel, la petite famille se reposa quelques jours avant le long vol de retour. Un jour, à l'heure de la sieste, Ewel s'allongea avec ses enfants et s'endormit sur-le-champ. Pendant ce temps, Yoav tint compagnie à son oncle dans son officine. Les clients étaient peu nombreux, toute la province vivait au ralenti après le plat de viande quotidien. Seule la pharmacie de Miguel restait en permanence de garde. Soudain, alors qu'il n'était que deux heures, la rue s'anima. A l'extérieur du commerce, des gens se rassemblèrent, levèrent la tête et les bras. Un individu se précipita vers la pharmacie en gesticulant et criant: "el niňo, el niňo"!

Intrigués, Yoav et Miguel finirent par quitter l'officine, pour rejoindre le groupe de badauds et lever les yeux. La maison de Miguel s'élevait sur trois niveaux: au rez-de-chaussée, la pharmacie, à l'étage, l'appartement surmonté d'un toit plat sur lequel se dressait une sorte de cabine en pierre, surplombée à son tour d'une importante antenne au sommet de laquelle menait une échelle métallique. C'est là, sur les degrés supérieurs de l'échelle, à environ quinze mètres au-dessus de la rue, que Yoav et Miguel découvrirent Tal, incapable d'aller plus haut, peu enclin à rebrousser chemin. Alors que les habitants de Caseros s'excitaient de plus en plus, appelant à l'aide, s'interrogeant sur l'action à entreprendre, Yoav adressa quelques paroles réconfortantes à son fils et se précipita à l'intérieur de la maison. Les spectateurs retinrent leur souffle dans l'attente d'une opération de sauvetage. Or, quelques minutes plus tard, à la surprise de tous, Yoav resurgit de la pharmacie en brandissant une caméra vidéo. Au lieu d'aller secourir son enfant, il se mit tranquillement à le filmer. Les badauds n'en croyaient pas leurs yeux. Quant à Tal, il semblait détendu, se racontant des histoires à lui-même, appréciant les hauteurs d'où il dominait toute la banlieue de Buenos Aires.

Quand Yoav eut l'impression d'avoir suffisamment filmé l'exploit de son fils, il rangea calmement son matériel, lança quelques phrases encourageantes au grimpeur, monta sur le toit sans se presser et finit par escalader l'échelle de l'antenne pour récupérer le petit garçon. Alors que dans les faits, Yoav était un père aimant et attentionné, il adoptait par moments des comportements déraisonnables et sous-estimait les véritables dangers encourus par ses enfants. Ainsi, contre l'avis d'Ewel, il considérait que Tal adolescent était parfaitement épanoui et qu'il ne nécessitait pas de suivi psychologique. La tentative de la mère de faire faire un travail thérapeutique à son fils de douze ans et demi se solda au bout de trois séances infructueuses. Influencé par Yoav, Tal s'entêta à préserver un silence obtus et se cacha derrière le pot de papyrus du psychologue. Ainsi, le jour du suicide de son fils, Yoav clama haut et fort que ce dernier se portait parfaitement bien et que sa mère se faisait du souci inutilement.

A presque quatre ans, Tal était satisfait de son expédition au-delà des toits de Caseros. Dès lors, il continua à prendre un malin plaisir à grimper. Chaque fois que l'occasion se présentait, il se hisserait sur des arbres, au point qu'on finit par le comparer au baron perché d'Italo Calvino. Tout comme le jeune Côme Laverse du Rondeau dont il avait lu les aventures, Tal gardait toujours une certaine distance à la fois critique et pleine d'humour avec le reste du monde. A l'instar du protagoniste du roman, il grimperait un jour sur un arbre, un chêne centenaire pour ne plus en redescendre. Enfin, de même que le baron, il s'envolerait depuis son arbre dans les airs, non pas agrippé au bout d'une corde accrochée à une montgolfière en pleine déroute - XXIème siècle oblige - mais avec une corde verte à bord de l'hélicoptère venu le secourir.