dimanche 3 octobre 2010

Chapitre dix

Frère

De retour du voyage aux USA, la deuxième grossesse d'Ewel fut confirmée. Il s'agissait d'un véritable "baby made in the USA" et l'une des conséquences de cette origine contrôlée furent les "envies" de la jeune femme: Ewel appréciait tout particulièrement les hamburgers de l'un des établissements de nourriture rapide de la ville. Malgré son sourire qui accompagna cette prise de conscience, sa deuxième grossesse fut moins détendue, moins insouciante que celle de Tal. En effet, la même semaine où son bon vieux gynécologue lui confirma son état, une de ses voisines donna naissance à un enfant mort-né. Dès lors, Ewel cessa d'écrire des lettres à Tal pour se consacrer à un autre genre d'écriture, le journal de sa deuxième grossesse dans lequel elle nota par exemple:

Quel bonheur de te sentir dans ton enveloppe hermétique, répondant à mes caresses et mes jeux: j'essaie d'attraper tes petits pieds. Quelle joie pour nous trois de t'admirer sur l'écran de l'appareil d'échographie. Les paroles du médecin étaient rassurantes: "Votre bébé se développe harmonieusement." Je souris, mais les larmes me coulent des yeux. Ton grand frère se montre intéressé et sage. Nous sommes bercés par un doux sentiment de bonheur.
Puis, tout d'un coup, les doutes surgissent. Le médecin ne se trompe-t-il pas? Les lectures sur l'enfance handicapée, la réalité qui nous entoure, la cécité de Julie, la mort in utero du fœtus de Janine… Mon Pitchoune, es-tu normal? Ne souffres-tu pas des nombreux virus saisonniers que nous côtoyons: varicelle, grippe, rubéole, scarlatine?
Parfois, j'essaie d'imaginer tes traits et y arrive assez bien. Je te vois - bien que je plaisante en affirmant que tu es rouquin - avec des cheveux foncés, des yeux qui refusent de dévoiler leur couleur et je te vois garçon.
Ton frère a fait un exploit dimanche; ton père l'avait laissé dans la voiture pour qu'il écoute une de ses cassettes. Lorsque je lui ai demandé où se trouvait Tal, il s'est immédiatement levé pour aller le chercher. A peine sorti de l'appartement, il est revenu le tenant par la main. Celui-ci avait quitté la voiture, s'était dirigé vers notre immeuble et avait demandé à des voisins de l'accompagner jusqu'au quatrième étage. Tal a maintenant deux ans et demi. Est-ce que tu seras aussi débrouille que lui au même âge? Je te promets que je ne ferai pas trop de comparaisons entre vous.

Pendant cette deuxième grossesse, le changement le plus radical se produisit dans la relation de couple entre Ewel et Yoav. L'arrivée des enfants déstabilise les rapports entre parents, c'est connu, mais jamais Ewel n'avait imaginé à quel point son lien avec son mari allait être mis à l'épreuve. Leurs différentes origines, leur façon d'envisager l'éducation, leurs sensibilités étaient sources de conflits quasi quotidiens. Jamais, par exemple, Ewel n'aurait laissé son enfant de deux ans et demi seul dans la voiture. Un jour, après une de leurs disputes, Ewel retrouva Tal recroquevillé sous une chaise. Elle écrivit à Naïm:
Je suis négative, pessimiste, découragée. En ce moment, je suis déçue par ma vie de couple. En fin de grossesse avec Tal, j'étais optimiste: je voyais en le petit à naître un être exceptionnel, une sorte de rédempteur, un messie. Quant à toi, tout ce que je souhaite, c'est que tu sois en bonne santé. Je n'ai pas d'illusions sur ton sort d'humain. Tu auras à vivre dans un monde difficile et tu partageras le destin de nous tous. J'espère que tu sauras affronter cette destinée avec force et optimisme et, à vrai dire, ta mère n'aura pas été un exemple pendant cette grossesse.

Les difficultés entre Yoav et Ewel persisteraient pendant toute l'enfance de leurs enfants et seraient exacerbées par la mort de Tal. Souvent, Ewel se culpabilisait à l'idée que ses garçons grandissaient dans un environnement conflictuel et tendu: chaque geste de la vie quotidienne était sujet de désaccords:
- Tal ne doit pas sortir sans anorak, il fait froid! remarqua Ewel.
- Tu le surprotèges, un peu de froid n'a jamais fait de mal à personne, rétorqua Yoav.
- Mais à cause de la bise, il fait moins de dix degrés dehors!
- Regarde-moi, je n'ai pas froid.
- Tu n'as jamais froid. Tu es insensible, tu es une sorte de roc, sans cœur, ni tête. Je veux que Tal sorte habillé.
- Tu veux toujours avoir le dernier mot!
- Il ne s'agit pas de mots, il s'agit d'habits. Il ne s'agit pas de savoir qui a tort ou raison, il s'agit de bon sens!  Etc.

Ewel savait que son mari correspondait au stéréotype du "sabra", ce Juif né en Israël et qui se démarquait des Juifs de la diaspora par une carapace résistante et rugueuse derrière laquelle se cachait toutefois un cœur tendre et sensible. Tout comme le sabra - la figue de Barbarie avec ses redoutables piquants - Yoav cachait beaucoup de douceur au fond de soi. A l'origine, Ewel avait été séduite par cet aspect de la personnalité de son mari. Mais à force de vivre aux côtés d'un cactus, elle avait développé une allergie à ses piques quotidiennes, allergie qui prenait de temps en temps des allures d'urticaire. Parfois, Yoav lui faisait l'impression d'une pierre brute qui cachait un magnifique joyaux en son for intérieur. Pour accéder à cette matière précieuse, Ewel avait l'impression de devoir se munir d'une pioche et d'un marteau. Lorsqu'elle réussissait toutefois à accéder à cette richesse intérieure, cela la réconciliait avec tous les moments difficiles. C'était une des explications de la longévité du couple, l'autre étant sans aucun doute la présence de leurs deux enfants, Tal et Naïm.

En 1991, le monde semblait basculer, inéluctablement. Après la première Intifada, après la chute du rideau de fer et du mur de Berlin, lorsque Tal avait un an, le monde assista impuissant à la première guerre en Irak. Toujours aussi pessimiste, Ewel écrivit à Naïm:
Mon pitchoune,
Est-ce que ce journal de grossesse est en train de devenir un journal de guerre? Peut-être de la - j'ose à peine prononcer le mot alors que les journalistes en abusent - troisième guerre mondiale? Mon chéri, je n'aurais jamais cru que tu verrais le jour dans un monde aussi atroce. Nous, les babyboomers, avons joui pendant les années soixante-dix et quatre-vingt d'une sorte de statu quo privilégié, bourré d'espoirs d'un monde meilleur. Le réveil à présent est brutal et coïncide avec ma deuxième grossesse. Et pourtant, je souhaite que tu vives et que tu viennes compléter notre petite famille un peu spéciale.

Naïm naquit un beau dimanche de printemps à midi cent soixante-treize ans jour pour jour après Karl Marx. L'accouchement fut rapide, grandement facilité par une anesthésie péridurale. Naïm se révéla être l'antithèse de Tal tant par son physique que par son caractère: il naquit avec une tignasse noire et touffue qui lui donnait un air asiatique. D'un bébé chauve, Tal s'était métamorphosé en un garçonnet blondinet au physique scandinave. Naïm ne pleurait pratiquement pas et dormait beaucoup. Tal était un enfant pleurnicheur qui ne semblait jamais avoir besoin de sommeil. Enfin, Naïm ouvrit les yeux immédiatement pour faire connaissance avec ses parents, alors que Tal s'était entêté à les ignorer pendant quelques jours. Ewel succomba immédiatement au charme de son cadet.

Le même après-midi, Yoav et Tal vinrent rendre visite au petit frère. Alors que jusque-là il avait été leur enfant unique, Tal, du haut de son statut d'aîné, parut soudain très grand et mûr à sa mère. Dès qu'il entra dans sa chambre, elle constata avec appréhension un changement dans son comportement. Il refusa de l'embrasser, se montra capricieux et têtu. Elle eut toutes les peines à échanger quelques mots avec lui. En revanche, il accepta immédiatement de prendre Naïm dans les bras et s'adressa à lui avec douceur. Cette attitude deviendrait constante: jamais Tal ne fit de mal à son petit frère, son concurrent. Toutefois, il exprima son désaccord, sa colère contre la trahison d'Ewel en mobilisant toutes ses forces et ses énergies contre elle. Nourrisson exigeant et difficile, Tal devint un enfant tyrannique qui rendit la vie de ses parents impossible par moments. Alors que le nouveau-né dormait presque dix heures d'affilée, Tal se mit à hurler et mouiller son lit pratiquement toutes les nuits. Quelques mois après la naissance de Naïm, Ewel reprit l'habitude d'adresser des lettres à un Tal adulte; elle nota ces terribles lignes:

Cher Talisman,
Ce que je redoutais le plus est probablement en train de se passer. Ce qui parfois au fond de moi, me venait à l'esprit, semble à présent se réaliser: le fait que je ne sois pas une bonne mère, le fait que je ne sois pas capable d'aimer de façon inconditionnelle. N'est-ce pas là la définition de l'amour maternel? Je ne prends effectivement pas beaucoup de plaisir à mon rôle de mère: vous préparer à manger, vous habiller, vous changer, vous essuyer le derrière, vous laver, vous répéter inlassablement les mêmes avertissements, nettoyer vos habits, ranger votre désordre, vous amener et ramener de la crèche, courir sans cesse après un temps à priori trop parcimonieux.
En fait, je schématise en brossant ce portrait des contraintes maternelles. J'oublie les moments de vrai bonheur: lorsque vous criez et rigolez par-dessus la table, lorsque spontanément vous exprimez votre affection, lorsque vous souriez et semblez heureux. Mais ce ne sont que des moments, le quotidien reprenant de plus belle son pouvoir dominateur et dévastateur. Debout toutes les nuits! Au travail toute la journée!
A présent, c'est ta toux incessante, bruyante qui m'irrite au point d'en devenir agressive. Je sais que cela finira par un vomissement, je sais que cela représente une nouvelle lessive, je sais que je passerai une nouvelle nuit blanche. Ras le bol! … Parfois, j'ai tout envie de laisser tomber, de partir. Mais ma conscience et ma raison me dictent de continuer, de partager votre existence dont je suis la principale garante.
Je voudrais tout faire mieux, Tal. Ne pas parler de raison et de conscience, mais tout simplement d'amour. Mais en suis-je capable? S'il te plaît mon chéri, plus tard, ne te fais pas de mal! Trouve la force dans les côtés positifs de ton enfance: dans tes jeux, ton imagination, ta façon d'aimer à toi - qui n'a pas besoin d'être absolue - ta créativité et ton intelligence que tu parais avoir en abondance. Ta mère t'aura vraisemblablement frustré, mais elle aura essayé de bien faire, je te l'assure, de tout son cœur et au travers de toutes ses contradictions et doutes. (janvier 92)

D'où venait à Ewel l'intuition qu'il puisse un jour se faire du mal? De ses crises répétitives? Du fait qu'il se tapait parfois la tête contre les murs? De son agressivité à l'encontre de sa mère? Un jour, de colère, il l'aspergea d'urine. Ce jour-là, alors qu'elle ne levait jamais la main sur ses enfants, Tal reçut une fessée. Ce jour-là, elle nota: "Je suis très inquiète à ton sujet. Malgré le fait que tu n'aies que trois ans et demi, ton comportement me semble parfois anormal." Avait-il des traits autistes, comme une psychologue de sa connaissance l'avait suggéré, ou souffrait-il de ce qu'on appelle des troubles du spectre autiste? Les mois passant, Tal sembla se porter mieux. En septembre de la même année, Ewel écrivit: "Tu as grandi, tu as quatre ans. La semaine dernière, nous avons fêté ton anniversaire en compagnie de dix petits copains. Pour moi aussi, c'était la fête. J'ai l'impression d'émerger d'un long tunnel aux aspects cauchemardesques. Malgré quelques sautes d'humeur, ton attitude s'est beaucoup améliorée: tu es souriant, affectueux, sympathique, drôle, pertinent. Quelle différence avec ce que je constatais dans mes dernières lettres."

La mère finit par oublier ses craintes primitives, elle cessa d'adresser des lettres à son fils aîné et rangea celles qu'elle lui avait écrites. Or, ce qui aurait dû n'être qu'un événement heureux - l'arrivée d'un petit frère - fut un raz de marée pour Tal, une énorme coulée de boue dans le lac artificiel de sa personnalité. D'un autre côté, la présence de Naïm lui serait souvent bénéfique: maintes fois son petit frère serait le seul compagnon, le seul camarade de jeux pendant ses longs moments de solitude choisie.