dimanche 3 octobre 2010

Chapitre dix-huit

Musique

Après les cours de rythmique à l'institut Jacques Dalcroze, une initiation musicale dans un atelier animé par la dynamique fille de l'ancien professeur de musique d'Ewel, et les débuts à la flûte avec Madame Bouleau, Tal était prêt à devenir un grand chef d'orchestre. Yvan, le fils d'Amelia, avait commencé à pratiquer les percussions chez Ergé, un musicien de jazz passionné. Tal y rejoignit son copain ainsi qu'un petit groupe d'enfants tous décidés à devenir des batteurs hors pair. En réalité, il fut le seul du groupuscule à persévérer. Après une année de pratique ludique des instruments de percussion, il passa aux choses sérieuses: des cours individuels et le solfège qui ne lui posa pas le moindre problème. Son plaisir à jouer, puis à composer s'avéra sincère et dura toute sa vie. C'était son moyen de communication privilégié, son refuge, son passe-temps favori. Pour les parents, cette passion fut une source de fierté et de réconfort. Ewel était convaincue que la musique constituerait toujours un exutoire pour son fils. Deux ans après son frère, Naïm se mit à pratiquer le même instrument pour des raisons plus pratiques que réfléchies. Ewel ne compara pas ses deux enfants, mais elle constata des différences de tempérament lors de leurs exécutions musicales: Tal jouait toujours avec beaucoup de finesse, de doigté; Naïm se donnait à cœur joie et tapait sur les tambours, caisses claires, tomes et cymbales avec force et vitalité. Tal travaillait peu mais progressait régulièrement en solfège; pour Naïm ce fut une réelle corvée. Le grand frère dut intervenir à plusieurs reprises comme répétiteur pour sauver son cadet d'un échec annoncé.

Lorsque Tal se rendit à l'école primaire, Ewel aurait souhaité qu'il rejoignît l'orchestre communal junior. C'était compter sans l'entêtement de son fils aîné. Devant sa résistance, elle n'insista pas. A ses yeux, toute activité extrascolaire devait rester une source de plaisir et non pas devenir un devoir ou un prétexte à la compétition. C'était une des raisons pour lesquelles elle n'envoya pas ses enfants au Conservatoire de Musique. De même, Tal ne participa à aucun tournoi d'escrime en onze ans de pratique régulière. Aussi, la surprise d'Ewel fut-elle de taille lorsque Tal, âgé de quatorze ans, lui annonça que tous deux, lui et Naïm, rejoindraient directement l'Harmonie, l'orchestre des adultes. Ergé, leur maître bien-aimé, les avait probablement incités à franchir ce pas décisif. Les deux garçons apportèrent un vent nouveau à l'orchestre qui le leur rendit bien en les chouchoutant comme ses mascottes: la première année, le répertoire de leur concert fut un hommage à Phil Collins. Les deux jeunes percussionnistes durent d'emblée faire leurs preuves.

Lorsque Tal eut huit ans, ses parents lui achetèrent le premier instrument à percussions: une batterie muette, sans caisses de résonance, qui n'enchanta guère les petits musiciens, mais qui leur permit de s'entraîner sans déranger les voisins des maisons mitoyennes. Lorsqu'il eut douze ans, Ergé proposa à la famille d'acquérir un véritable xylophone, instrument que les deux frères rechignaient un peu à jouer. Lorsqu'il eut seize ans, grâce à Yoav, Tal décrocha son premier job d'été au sein de l'entreprise de son père. Le premier salaire de l'adolescent fut immédiatement converti en une impressionnante batterie générant des détonations assourdissantes. Le temps était venu de déménager pour ne pas incommoder les voisins qui ne se plaignirent d'ailleurs jamais des activités musicales des deux enfants.

Les goûts musicaux de Tal furent parfaitement éclectiques. Bien sûr, Ewel avait emmené ses enfants à quelques concerts classiques, où Naïm s'endormait régulièrement. Comme Yoav et Ewel n'étaient pas de grands mélomanes, Tal approcha la musique de manière autodidacte et développa des goûts tout à fait personnels. Il commença par découvrir la discographie de ses parents et s'enthousiasma pour des créations aussi diverses que les chansons de George Brassens, la musique progressive de Gentle Giant, une relique de l'adolescence d'Ewel et le jazz de Herbie Hancock. Après une courte période très rock et métal avec Nirvana et Metallica par exemple, il découvrit le jazz et le free jazz avec Stan Getz, Chet Baker, John Coltrane etc., qu'il écoutait en sourdine dans sa chambre. Après sa mort, Ewel se demanda si son fils ne souffrait pas d'une hypersensibilité auditive. Lorsqu'il jouait de la batterie, il se protégeait toujours à l'aide d'un casque, lorsqu'il écoutait de la musique, c'était toujours à un volume presque inaudible, lorsqu'il se rendait à des concerts, il emportait toujours des tampons auditifs. Le plus grand héritage qu'il laissa à sa famille était constitué des milliers de morceaux de musique qu'il avait collectionnés pendant son adolescence, ainsi que les morceaux qu'il avait composés et que Naïm conserva jalousement.

Tal s'était mis à la composition grâce aux logiciels auxquels Ergé l'avait initié. A son retour du Canada (en 2005), le jeune homme dut réaliser un travail pour le cours de musique qu'il avait manqué. Il eut l'idée d'écrire une variation sur thème en incluant l'hymne canadien dans un morceau funk qui ravit ses enseignants. Pendant ce long séjour linguistique, il eut l'occasion de s'initier à la guitare électrique dans sa famille d'accueil. Bien qu'il apprît à jouer de cet instrument de manière complètement autodidacte, il rejoignit à son retour des groupes rock en tant que guitariste et non plus comme batteur. Pour ces groupes éphémères, il composa quelques morceaux de musique qui étaient régulièrement repris lors de concerts scolaires. Deux semaines avant de mourir, Tal dut se soumettre à un examen de percussion dont la note aurait dû figurer sur son certificat de maturité: il composa lui-même le morceau qu'il devait exécuter devant un jury inconnu. Il ne trouva pas nécessaire d'informer les experts qu'il était l'auteur du morceau; en revanche, il s'insurgea contre la note qu'on lui attribua: 5,5 sur 6. Ewel secoua la tête lorsque son fils lui fit part de sa déception:
-Tal, pourquoi n'informes-tu pas tes examinateurs de ta démarche et de ta réflexion? La communication verbale me paraît essentielle même en musique. D'ailleurs la note obtenue me paraît tout à fait acceptable.
Pour une raison mystérieuse, comme si souvent dans sa courte vie, Tal n'avait pas estimé nécessaire d'expliciter ses intentions, d'exprimer le fond de sa pensée. Par ailleurs, il n'acceptait pas le jugement des adultes.