dimanche 3 octobre 2010

Chapitre deux

Début

Un sourire jovial illumina la face ronde du vieux gynécologue:
- Ça y est! J'ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes bel et bien enceinte.
Ewel exprima sa joyeuse surprise, n'osant pas encore y croire:
- Vraiment? Vous en êtes sûr?
- Les analyses de sang sont formelles, il n'y a plus aucun doute. Vous êtes enceinte de quatre semaines déjà. Je vous en félicite.

A cet instant, elle se rendit compte que, jamais plus, elle ne serait la même. Jusqu'à ce jour, elle avait vécu sans véritable projet d'avenir sinon celui de finir ses études, d'assurer quelques remplacements dans différentes écoles et de planifier ses prochaines vacances. Jusque là, elle avait cherché à satisfaire ses besoins et envies, sans jamais pouvoir donner un sens à son existence. A présent, elle croyait posséder la réponse à ses interminables interrogations: elle serait mère, elle aurait un enfant, elle serait heureuse, définitivement!


Après avoir quitté le cabinet du médecin, elle chercha une cabine téléphonique pour annoncer l'excellente nouvelle à Yoav. A sa grande déception, il ne répondit pas, il avait dû momentanément s'absenter de son bureau. Elle décida de retourner à l'université à pieds et descendit la rue de Coutance d'un pas léger. Après avoir traversé le fleuve, elle tomba par hasard sur Sandro, leur ami tessinois et témoin de mariage. Elle se précipita dans ses bras et laissa libre cours à ses larmes de joie, indifférente à l'embarras du jeune homme.


A l'université, Ewel se rendit aussitôt à la bibliothèque du département de langue et littérature allemandes et annonça aux étudiants présents son nouvel état. Ils la scrutèrent d'un air sceptique: n'était-il pas trop tôt de le crier sur tous les toits? Elle demeura indifférente à leur jugement. Une jolie blonde du nom d'Andrea lui demanda:

- Quelle qualité vas-tu demander aux bonnes fées pour ton enfant?
- De la force! répondit-elle, sans hésiter.
- Ça alors, d'habitude, les gens demandent de la santé, de la beauté et de l'intelligence, pourquoi veux-tu qu'il soit fort?
- Parce que la force est la mère des autres qualités: si mon enfant est fort, il sera en bonne santé; s'il est fort, il se débrouillera dans la vie; enfin, s'il est fort, il résistera aux influences les plus diverses comme les sectes, la toxicomanie, la bêtise des êtres humains.
Andrea haussa les épaules, pas entièrement convaincue.
Au même endroit, quelques semaines plus tard, son amie Gisela apprit à Ewel qu'elle était également enceinte: son fils, Matthias deviendrait un fidèle ami de Tal.


Après avoir partagé l'heureuse nouvelle avec Yoav, ils se rendirent chez les parents d'Ewel. A sa grande déception, la réaction de son père fut très nuancée: il exprima sa crainte de voir l'enfant à naître envahir son temps libre, le priver de vacances. Probablement avait-il du mal à se considérer dès lors comme grand-père.


La grossesse d'Ewel évolua de manière harmonieuse sans la moindre difficulté. Au quatrième mois, elle entreprit même un voyage au Sahara planifié depuis de longues semaines et auquel elle ne voulut pas renoncer. C'est là, dans l'ombre d'un mausolée, qu'un homme en burnous l'observa attentivement et lui prédit la naissance prochaine d'un garçon. A son retour, la fin de ses études ne lui posa plus le moindre problème. En temps ordinaire, elle était prise de panique lors des examens. Désormais, les questions des professeurs lui paraissaient prévisibles, les réponses faciles à formuler. Même son mémoire de licence fut achevé avec une facilité déconcertante: l'enfant niché en son sein semblait l'aider à accomplir ses devoirs.


Au huitième mois, elle continua à faire des courses en montagnes avec Yoav, Sandro et d'autres amis et accepta encore un emploi temporaire. Au neuvième mois, elle avait grossi d'environ neuf kilos et, à l'exception de son énorme ventre dont elle n'était pas peu fière, son corps ne s'était pas vraiment modifié. Elle était en pleine forme.


Début septembre, elle retourna chez le gynécologue pour un des derniers contrôles. Après lui avoir fait entendre les battements de cœur de son fœtus, il l'examina. A la grande surprise d'Ewel, son toucher la meurtrit intérieurement. Avant qu'elle n'ait pu protester, le visage du gynécologue reprit son sourire triomphant:

- Ça y est! Avant la fin de la semaine, vous aurez accouché!
- Vous m'avez fait mal! murmura-t-elle.
- Oui, j'ai ramolli le col de l'utérus, à présent l'enfant ne devrait pas tarder.
Le soir, elle retrouva du sang dans son slip. Submergée par des émotions contradictoires, elle se blottit dans les bras de son mari.

- Je ne veux pas le perdre, Yoav! Je veux le garder bien au chaud en moi! Pourquoi doit-il venir dans ce monde imparfait, peuplé de gens stupides! Mon enfant vaut mieux que ça!
Consciente du ridicule de ses propos, elle se calma peu à peu. Sa réaction infantile lui rappela sa peur de l'avion: alors qu'elle parvenait à contrôler son agitation pendant le vol de croisière, elle appréhendait les manœuvres en vue de l'atterrissage. Elle changea de sujet:
- A présent, il faut vraiment qu'on lui choisisse un prénom!
Son mari poussa un soupir excédé. Depuis qu'ils avaient identifié le sexe de l'enfant aux ultrasons, elle avait réalisé des listes de prénoms qu'elle modifiait chaque jour. Elle lui demanda son avis, mais il ne s'enthousiasma jamais de ses propositions. Deux critères importaient à Yoav, que le nom soit hébreu et court pour ne pas être apocopé plus tard. Il accepta finalement de lire la dernière liste de sa femme et trancha:
- Tal, prenons le nom de Tal!
Elle lui sourit malicieusement:
- Tu te rends compte qu'en français Tal ne comporte qu'une syllabe. Un suffixe d'adjectifs comme brutal, fatal ou, pire létal!
- Et toi, tu es une incorrigible pessimiste! On le retrouve également dans vital, natal, mental et mieux, talentueux.
- Tu sais ce que Tal signifie en allemand?
- En hébreu, tu le prononces différemment, avec une voyelle courte, et on peut l'articuler sans problèmes dans toutes les langues que nous connaissons.
- Tu m'as convaincue: optons pour Tal! Ce sera notre Talisman.
Pensivement, elle caressa son énorme ventre. Tout comme personne ne choisit de naître, personne ne choisit son prénom au moment de venir au monde. Que penserait Tal de son nom? Elle ne le saurait jamais!