dimanche 3 octobre 2010

Chapitre cinq

Passé

Ewel était installée sur la chaise à bascule, son fauteuil d'allaitement; Tal s'était assoupi dans ses bras. Depuis son retour de clinique, elle était contemplative et rêvait en observant le ciel. Elle cherchait parmi les nuages et les traînées laissées par les avions des signes présageant un avenir radieux. Les traces dessinaient effectivement d'énormes lettres majuscules qu'elle tentait de décrypter: souvent elle y reconnaissait TAL. Alors qu'elle cherchait à lire l'avenir, paradoxalement, elle pensait au passé, à sa rencontre avec Yoav.

Rien de bien romantique au fond; en fait, ils n'auraient pas dû se rencontrer. A la fin de ses études secondaires, Ewel était partie en Israël dans l'idée de vivre une année "sabbatique" avant de commencer l'université. Elle avait obtenu une place comme volontaire dans un kibboutz surplombant la Méditerranée à une dizaine de kilomètres au nord de Tel Aviv. Les premiers jours de son volontariat, elle travailla dans la grande cuisine communautaire où elle devait nettoyer des cageots entiers de légumes, peler des montagnes de pommes de terre et de carottes, pleurer en silence au contact des oignons. C'est là qu'elle rencontra Sara, une femme d'environ cinquante ans, qui l'impressionna par sa joie de vivre, son énergie exemplaire et son aménité: elle proposa à Ewel de venir goûter ses gâteaux faits maison après le travail.

L'après-midi passée en compagnie de Sara fut un peu bouleversée par la découverte d'un détail troublant sur l'avant-bras gauche de son hôtesse, un tatouage maladroit qu'Ewel déchiffra avec peine: A-6223. Elle comprit aussitôt qu'il s'agissait là d'un numéro qui avait été attribué dans un camp de concentration. Ses soupçons furent confirmés lorsqu'elle interrogea d'autres membres du kibboutz. Sara avait réussi à survivre au plus notoi
re des camps nazis, Auschwitz-Birkenau. Elle était l'unique survivante d'une grande famille hongroise.

Ewel repensa à l'histoire de ses propres origines: alors qu'elle avait grandi en Suisse, sa famille était allemande. Son grand-père s'était enorgueilli d'avoir été un membre précoce de la NSDAP. Après avoir collaboré à la mise en place de la défense antiaérienne de Berlin, il avait servi avec la Wehrmacht en Italie. Il jurait de n'avoir fait de mal à quiconque, mais elle ne possédait pas de preuves tangibles de son innocence. D'après elle, ce furent précisément de petits citoyens "innocents" comme lui qui avaient contribué à la montée du nazisme.

L'intérêt d'Ewel pour l'histoire, son conflit avec son identité allemande, l'avaient éloignée de son pays d'origine et constituaient deux raisons de vouloir partir pour Israël. Quelques mois avant son départ, elle avait accompli un travail de recherche sur la situation du Proche-Orient, intitulé "l'enjeu de Camp David". Elle y avait conclu qu'il ne pouvait pas y avoir de paix séparée entre Egypte et Israël, que la situation était désespérément bloquée. Or, moins de deux semaines après la reddition de son travail, les deux états ennemis s'étaient retrouvés autour de la table de négociations de Camp David pour signer l'invraisemblable accord. Malgré son analyse pertinente, elle n'avait pas su prédire cette heureuse issue.

Au lendemain de l'invitation de Sara, la coordinatrice du travail envoya Ewel dans la fabrique de luminaires du kibboutz. C'est là qu'elle rencontra Yoav, le fils de Sara. Ils se plurent immédiatement et décidèrent de partir en excursion sur les hauteurs du Golan où il avait accompli son service militaire pendant trois ans et demi. A leur retour, ils se considérèrent comme un couple, même si leur relation fut source de malentendus dès le premier instant. Elle avait été vexée parce qu'il s'était endormi immédiatement après leur étreinte, il avait été fâché parce qu'elle avait refusé de se baigner dans l'eau thermale d'El Khama où il avait tant voulu l'emmener, elle était à la fois déçue et touchée parce qu'il avait cédé sa place assise dans le car à une dame d'âge moyen au lieu d'accomplir le long voyage de retour à ses côtés.

Alors qu'ils pensaient refaire à eux deux le passé, leurs sensibilités contraires, leurs antagonismes culturels et leurs fortes personnalités caractérisèrent leur relation dès les premiers instants. Ewel avait trouvé un poème composé par Yoav en anglais et q
u'elle conservait précieusement:

Une jeune fille réservée
qui se considère comme une femme,
Fille d'un sang froid et cruel,
Cultivé et progressiste,
A travers des déceptions et des crises
A frayé son chemin vers moi,

Et j'ai trouvé un chemin vers elle.
Fils de la souffrance et des survivants,

Des faibles et des écrasés

Qui demandent réconfort et abri
Auprès des ombres qui hantent l'esprit,

Et comme deux pôles opposés,

Nous nous attirons fortement.


A cause de Yoav, Ewel passa quatre longues années en Israël. La vie y était un défi quotidien: apprendre l'hébreu, réussir les tests d'admission à l'université, quitter le kibboutz et s'établir à Tel Aviv, gagner un salaire de misère, se confronter à une inflation galopante, terminer les études, supporter la première guerre du Liban, la mobilisation de Yoav et le pire: enterrer des amis tombés pendant les hostilités. Un jour, Ewel en eut assez et décida de rentrer en Suisse où Yoav la rejoignit un an et demi plus tard. Ils finirent par se marier et avoir un enfant, un garçon superbe: Tal.
Alors qu'elle berçait son petit sur la chaise à bascule, le téléphone retentit. Elle entreposa son nourrisson sur une couverture à ras le sol et saisit le combiné:
- Allô, Ewel? C'est Guil!

- Shalom Guil! Ma nishma? répondit-elle joyeusement
en reconnaissant la voix de son beau-frère.
- Je vais bien, très bien! Je t'appelle pour t'annoncer la naissance d'un nouveau cousin de Tal.

- Encore un garçon! Mais c'est incroyable, le cinquième garçon! Et comment s'appelle-t-il?

- Mor!

- Mort? Ewel marqua une pause pour reprendre son souffle:
- Mort, mais ça ne va pas, ce n'est pas un nom!

- Comment ça, ce n'est pas un nom, c'est un nom magnifique, tu ne connais pas le sens de ce mot?
Ewel détestait qu'on la considère comme une ignorante:
- Euh! C'est-à-dire, non, pas vraiment.

- Mor signifie "parfum" ou "essence", si tu veux.
- Mais Guil, pourquoi n'avez vous pas donné un nom de plantes comme aux quatre autres garçons?

Son beau-frère lui expliqua la raison qu'elle oublia aussitôt, tant elle était plongée dans ses pensées: Tal et Mor, Mor et Tal, ça donnait "mortal". Dire que sa belle-sœur avait des origines brésiliennes! Comment n'avait-elle pas réfléchi à cela? Pour dépasser son dépit, Ewel décida d'en faire une sorte de plaisanterie morbide. De toute façon Mor et Tal deviendraient de grands amis; elle en était convaincue et il en fut ainsi.


Tal et son cousin Mor